Il sera errant dans le pays, accablé et affamé; Et, quand il aura faim, il s'irritera, Maudira son roi et son Dieu, Et tournera les yeux en haut;

Puis il regardera vers la terre, Et voici, il n'y aura que détresse, obscurité et de sombres angoisses: Il sera repoussé dans d'épaisses ténèbres.
Mais les ténèbres ne régneront pas toujours Sur la terre où il y a maintenant des angoisses: Si les temps passés ont couvert d'opprobre Le pays de Zabulon et le pays de Nephthali, Les temps à venir couvriront de gloire La contrée voisine de la mer, au delà du Jourdain, Le territoire des Gentils.
Le peuple qui marchait dans les ténèbres Voit une grande lumière; Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort Une lumière resplendit.
Tu rends le peuple nombreux, Tu lui accordes de grandes joies; Il se réjouit devant toi, comme on se réjouit à la moisson, Comme on pousse des cris d'allégresse au partage du butin.
Car le joug qui pesait sur lui, Le bâton qui frappait son dos, La verge de celui qui l'opprimait, Tu les brises, comme à la journée de Madian.
Car toute chaussure qu'on porte dans la mêlée, Et tout vêtement guerrier roulé dans le sang, Seront livrés aux flammes, Pour être dévorés par le feu.
Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix.


Depuis quelques semaines, nous lisons des textes du nouveau testament, sur la naissance ou le baptême de Jésus. Je me demande depuis plusieurs semaine pourquoi ces textes citent aussi souvent le prophète Esaïe. Le texte que nous avons lu aujourd'hui nous donne quelques réponses.

La première raison, c'est que dans les textes du prophète Esaïe, on parle à plusieurs reprises d'un fils donné par Dieu au monde. Le texte parle d'un fils pour nous, ou d'un fils avec nous, donné par Dieu. Les disciples de Jésus se sont dit – et beaucoup de chrétiens à la suite – que c'était l'annonce de la venue de Jésus dans le passé, dans l'Ancien Testament.

La deuxième raison, est qu'on raconte dans le livre d'Esaïe des choses que les communautés chrétiennes ont aussi vécu à leur tour. Les spécialistes pensent le livre d'Esaïe a été écrit a au moins deux périodes différentes. La partie la plus récente aurait été écrite alors que les hébreux sont exilés à Babylone, et Esaïe se demande qu'est-ce qui s'est passé, ce que les hébreux ont raté, mal fait pour se retrouver condamné à l'exil. Cette situation d'exil, c'est aussi celle que connaissent les premières communautés chrétiennes qui ont du quitter Israël. Elles se sont installées la plupart du temps dans l'actuelle Turquie. En écrivant les évangiles, ces textes où elles racontent la vie de Jésus, c'est une manière pour ces communautés chréteinnes de se demander à leur tour qu'est-ce qui s'est passé, ce qu'ils ont raté, mal fait pour se retrouver condamné à l'exil.

Les chrétiens peuvent faire un autre parallèle avec leur situation. Pourquoi ont-elles du quitter Israël pour s'exiler dans l'actuelle turquie ? Parce que ce sont des traitres, des pleutres, des munichoises.
Je m'explique. En 70 après Jésus Christ, une révolte des juifs a lieu contre le pouvoir romain. Les disciples de Jésus vont refuser de se joindre à cette révolte. Et ils vont être considérés comme des traitres et être expulsés de la synagogue et de Jérusalem.

C'est vrai que ça paraît incroyable ce refus de combattre l'envahisseur. Nous, si on pense aux histoires de nos pays, c'est impensable. Quand la France était envahie par les allemands, même si pendant la guerre, le plus grand nombre n'a rien fait, les bons étaient ceux qui entraient dans la résistance, qui se révoltaient contre l'envahisseur. Dans les anciennes colonies belges ou françaises, les patriotiques, les bons, ce sont ceux qui se révoltaient contre le colonisateur.

Face à une injustice, à un oppresseur, un envahisseur, le juste, c'est celui qui se révolte. Imaginez donc la situation difficile des chrétiens quand ils refusent de participer à la révolte contre les romains.

Et Esaïe ?
A l'époque d'Esaïe, la palestine est divisée entre le royaume de Juda au nord et Israël au sud. Et tout autours, il y a de puissants royaumes. L'assyrie à l'ouest et l'Egypte au sud. Et à Damas, il y a aussi un petit royaume. A l'époque c'est de la grande diplomatie : faut-il s'allier avec l'Egypte contre l'Assyrie ? Ou avec l'Assyrie contre l'Egypte ? Derrière, la question est celle de l'indépendance des deux royaumes de Palestine.

Quelle est la position d'Esaïe ?
Comme les disciples de Jésus face à la guerre entre romains et juif, il appelle à ne pas prendre parti. Il appelle son roi à refuser de rejoindre la coalition des royaumes de Palestine et de Damas contre l'Assyrie. Puis plus tard, il refusera les appels à s'allier à l'Egypte contre l'Assyrie, même si l'Assyrie fait payer de lourds impôts.

Face à l'injustice ou à un puissant voisin, faut-il prendre les armes ou pas ? Fallait-il faire la guerre à l'Allemagne dès 1938 et l'invasion de la Tchécoslovaquie ? Fallait-il attaquer l'Irak quand Saddam Hussein a envahie le Koweit ?

Dans nos vies, on peut pris dans des interrogations similaires. Face à quelqu'un qui nous enquiquine, on lui dit les quatre vérités ou on s'écrase ? Face à nos problèmes, on les laisse nous envahir ou on s'agite dans tous les sens pour les résoudre ?

On peut se dire qu'il y a des réponses simples. Oui, parce que. Non, parce que.

On peut aussi admettre que parfois on est tiraillé. Dans le texte d'aujourd'hui par exemple.

Dans ce texte, il y a quelque chose de classique.
Au début, tout va mal : On traverse le pays, accablé et affamé. On maudit Dieu et son roi. Sur la terre on ne voit que détresse, ténebre et obscurité angoissante. A la fin, tout s'éclaire : Le peuple qui était dans la grande lumière a vu les ténébres, un enfant est né, un prince de la paix.

Là, c'est classique, ce genre de renversement, il y en a plein la bible. Mais au milieu, il y a une phrase, le verset 23 qui est absolument incompréhensible. Tellement incompréhensible, que les traductions sont parfaitement contradictoires.
Version positive :
Ce n'est plus l'obscurité pour le pays qui était dans l'angoisse.
Il ne sera pas abandonné celui qui cause ses propres angoisses.

Version négative :

Il ne s'en tirera pas celui qui connait ses propres angoisses.
Il n'est pas fatigué celui qui cause sa détresse.

Je ne trancherai pas entre les deux traductions. Je remarque le mouvement du texte. Le texte va de l'angoisse, des ténèbres à la lumière... à la naissance de celui qui met fin aux ténébres. Mais pour passer d'un moment à l'autre, il y a une incertitude. Faut-il donner de l'importance à ses angoisses ou non ? Est-ce qu'on va être abandonné, se retrouver seul ou contraire être secouru, trouver de l'énergie et ne pas se laisser abattre ?

Il y a ce moment d'incertitude.

Esaïe a-t-il connu ces incertitudes ?
Ça ne doit pas être facile de s'opposer à son roi, de s'opposer à l'opinion majoritaire, de refuser la manière forte pour régler les choses. On doit bien sûr hésiter.

Mais au bout du compte, il choisit de s'opposer. Esaïe, face à la situation, géné par l'incertitude, aurait pu se contenter de ne rien dire. La neutralité, faire le dos rond, s'écraser.
Mais Esaïe n'est pas comme ça. Esaïe est un vrai prophète. Dans les passages de son livre, il dénonce le décalage entre la pratique formaliste du culte et l'oppression des pauvres. Il y a dans la grande salle de La Maison Verte un extrait d'Esaïe 58,5 à 8 qui est accrochée :
Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, Un jour où l'homme humilie son âme?
Courber la tête comme un jonc, Et se coucher sur le sac et la cendre,
Est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, Un jour agréable à l'Éternel ?
Voici le jeûne auquel je prends plaisir: Détache les chaînes de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l'on rompe toute espèce de joug;
Partage ton pain avec celui qui a faim,
Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile;
Si tu vois un homme nu, couvre-le,
Et ne te détourne pas de ton semblable.
Alors ta lumière poindra comme l'aurore,
Et ta guérison germera promptement;
Ta justice marchera devant toi, Et la gloire de l'Éternel t'accompagnera.

Esaïe, certes, refuse que son pays s'embarque dans les guerres régionales.
Mais ce n'est pas par tiédeur et couardise. Il a une parole forte.
Il dit au roi :
C'est Dieu qu'il faut craindre plutôt que les empires voisins. La foi en Dieu plutot que les fortifications en béton. La confiance en Dieu plutôt qu'en les armes.

En fait, Esaïe propose un double détournement.
Et peut-être dans nos vies, dans nos vies personnelles ou dans la vie de nos sociétés, nous pouvons profiter des moments de doute, d'incertitude, pour nous aussi faire ce double détournement.

Le premier détournement, c'est un détournement du sujet de l'attention.
Les rois disent : ce qui est important, ce sont les alliances entre pays, la puissance militaire des uns et des autres, qui est le chef. Les religieux disent : ce qui est important, c'est de respecter les rêgles, le jeune, les pratiques. C'est de s'humilier dans le jeune.
Esaïe détourne le sujet.
Il dit, c'est autre chose qui est important : Ce n'est pas la guerre entre les pays, là, on détourne notre attention. L'important, c'est la justice ici, dans ce pays. C'est la question de l'oppression, de ce qui met les gens en servitude.

Et c'est une question très concrète :

- Le texte d'aujourd'hui évoque le gourdin du chef de corvée.
- Esaïe 58 invite à ne pas se détourne pas son semblable.

Le premier détournement est donc celui de l'attention :
Il y a des choses énormes et on croit que c'est cela l'important : les guerres dans lesquelles on veut nous entraîner, les pays dont on nous dit que ce sont les grands méchants, les musulmans, les immigrés ou les jeunes qui mettraient en danger notre société. Et dans nos vies, quand on a des problèmes, on se laisse parfois ainsi piéger par des raisons, des personnes, des bouts de nos histoires personnelles dont on n'arrive pas à détacher notre attention en étant absolument persuadé que là se trouve la cause de nos problèmes. Et si c'était trop gros pour être vrai ? Et si nous saisissions nos moments de doute et d'incertitude pour détourner notre attention vers ailleurs que ce qui piège notre attention ?

Le deuxième détournement, c'est celui de la solution.
Dans Esaïe 58, la solution, elle n'est pas de l'ordre de devenir plus fort, avec plus d'armes, plus de puissance. Dans notre vie, elle n'est pas forcément de reprendre absolument des forces, d'attendre d'être bardé d'assurance, de « ça va bien » pour aller vers les autres, avancer.

Dans Esaïe 58, c'est au contraire un appel à se défaire des choses, à devenir plus faible et plus pauvre, mais pour l'autre :
Partage ton pain avec celui qui a faim,
fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile;
Si tu vois un homme nu, couvre-le.

On n'a pas plus de richesses, d'arme, de certitude.
On a moins de nourriture, une maison qui n'est plus la sienne et des vêtements en moins, une apparence moins riche.

Le détournement de l'attention, c'est laisser tomber l'envie de résoudre le problème par soi-même avec ses propres forces qu'on essaierait du coup de gonfler autant qu'on peut. Pour Esaïe, c'est faire confiance en Dieu. Dans le texte que nous avons lu, le moment d'incertitude laisse place à une passivité : Etre capable voir la grande lumière dans laquelle nous baigne le Seigneur, Etre capable d'accueillir l'enfant qui nous est donné.

Un enfant, pas un général d'armée, pas un adulte qui croit qu'on ne l'aimera que s'il est beau, parfait, sans défaut. Non, un enfant, fragile, imparfait, sans efficacité.
C'est pour cela peut-être que les premières communautés chrétiennes aimaient tant Esaïe. Certes, parce qu'elles y lisaient la naissance de Jésus.
Mais parce que dans l'incertitude, dans la faiblesse de l'expulsion, de la séparation, la réponse est de savoir accueillir l'enfant, l'enfant que nous sommes car nous sommes comme lui faible, dépendant, sans puissance, mais plein de promesses pour nous-mêmes et pour les autres.