Esaïe 8,21 à 9,6 : Soyons des traitres au front principal...
Par Editeur le dimanche 27 janvier 2008, 17:12 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 27 janvier 2008.
Il sera errant dans le pays, accablé et affamé; Et, quand il aura faim, il
s'irritera, Maudira son roi et son Dieu, Et tournera les yeux en
haut;
Puis il regardera vers la terre, Et voici, il n'y aura que détresse,
obscurité et de sombres angoisses: Il sera repoussé dans d'épaisses
ténèbres.
Mais les ténèbres ne régneront pas toujours Sur la terre où il y a maintenant
des angoisses: Si les temps passés ont couvert d'opprobre Le pays de Zabulon et
le pays de Nephthali, Les temps à venir couvriront de gloire La contrée voisine
de la mer, au delà du Jourdain, Le territoire des Gentils.
Le peuple qui marchait dans les ténèbres Voit une grande lumière; Sur ceux qui
habitaient le pays de l'ombre de la mort Une lumière resplendit.
Tu rends le peuple nombreux, Tu lui accordes de grandes joies; Il se réjouit
devant toi, comme on se réjouit à la moisson, Comme on pousse des cris
d'allégresse au partage du butin.
Car le joug qui pesait sur lui, Le bâton qui frappait son dos, La verge de
celui qui l'opprimait, Tu les brises, comme à la journée de Madian.
Car toute chaussure qu'on porte dans la mêlée, Et tout vêtement guerrier roulé
dans le sang, Seront livrés aux flammes, Pour être dévorés par le feu.
Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera
sur son épaule; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père
éternel, Prince de la paix.
Depuis quelques semaines, nous lisons des textes du nouveau testament, sur
la naissance ou le baptême de Jésus. Je me demande depuis plusieurs semaine
pourquoi ces textes citent aussi souvent le prophète Esaïe. Le texte que nous
avons lu aujourd'hui nous donne quelques réponses.
La première raison, c'est que dans les textes du prophète Esaïe, on parle à
plusieurs reprises d'un fils donné par Dieu au monde. Le texte parle d'un fils
pour nous, ou d'un fils avec nous, donné par Dieu. Les disciples de Jésus se
sont dit – et beaucoup de chrétiens à la suite – que c'était l'annonce de la
venue de Jésus dans le passé, dans l'Ancien Testament.
La deuxième raison, est qu'on raconte dans le livre d'Esaïe des choses que
les communautés chrétiennes ont aussi vécu à leur tour. Les spécialistes
pensent le livre d'Esaïe a été écrit a au moins deux périodes différentes. La
partie la plus récente aurait été écrite alors que les hébreux sont exilés à
Babylone, et Esaïe se demande qu'est-ce qui s'est passé, ce que les hébreux ont
raté, mal fait pour se retrouver condamné à l'exil. Cette situation d'exil,
c'est aussi celle que connaissent les premières communautés chrétiennes qui ont
du quitter Israël. Elles se sont installées la plupart du temps dans l'actuelle
Turquie. En écrivant les évangiles, ces textes où elles racontent la vie de
Jésus, c'est une manière pour ces communautés chréteinnes de se demander à leur
tour qu'est-ce qui s'est passé, ce qu'ils ont raté, mal fait pour se retrouver
condamné à l'exil.
Les chrétiens peuvent faire un autre parallèle avec leur situation. Pourquoi
ont-elles du quitter Israël pour s'exiler dans l'actuelle turquie ? Parce
que ce sont des traitres, des pleutres, des munichoises.
Je m'explique. En 70 après Jésus Christ, une révolte des juifs a lieu contre le
pouvoir romain. Les disciples de Jésus vont refuser de se joindre à cette
révolte. Et ils vont être considérés comme des traitres et être expulsés de la
synagogue et de Jérusalem.
C'est vrai que ça paraît incroyable ce refus de combattre l'envahisseur.
Nous, si on pense aux histoires de nos pays, c'est impensable. Quand la France
était envahie par les allemands, même si pendant la guerre, le plus grand
nombre n'a rien fait, les bons étaient ceux qui entraient dans la résistance,
qui se révoltaient contre l'envahisseur. Dans les anciennes colonies belges ou
françaises, les patriotiques, les bons, ce sont ceux qui se révoltaient contre
le colonisateur.
Face à une injustice, à un oppresseur, un envahisseur, le juste, c'est celui
qui se révolte. Imaginez donc la situation difficile des chrétiens quand ils
refusent de participer à la révolte contre les romains.
Et Esaïe ?
A l'époque d'Esaïe, la palestine est divisée entre le royaume de Juda au nord
et Israël au sud. Et tout autours, il y a de puissants royaumes. L'assyrie à
l'ouest et l'Egypte au sud. Et à Damas, il y a aussi un petit royaume. A
l'époque c'est de la grande diplomatie : faut-il s'allier avec l'Egypte
contre l'Assyrie ? Ou avec l'Assyrie contre l'Egypte ? Derrière, la
question est celle de l'indépendance des deux royaumes de Palestine.
Quelle est la position d'Esaïe ?
Comme les disciples de Jésus face à la guerre entre romains et juif, il appelle
à ne pas prendre parti. Il appelle son roi à refuser de rejoindre la coalition
des royaumes de Palestine et de Damas contre l'Assyrie. Puis plus tard, il
refusera les appels à s'allier à l'Egypte contre l'Assyrie, même si l'Assyrie
fait payer de lourds impôts.
Face à l'injustice ou à un puissant voisin, faut-il prendre les armes ou
pas ? Fallait-il faire la guerre à l'Allemagne dès 1938 et l'invasion de
la Tchécoslovaquie ? Fallait-il attaquer l'Irak quand Saddam Hussein a
envahie le Koweit ?
Dans nos vies, on peut pris dans des interrogations similaires. Face à
quelqu'un qui nous enquiquine, on lui dit les quatre vérités ou on
s'écrase ? Face à nos problèmes, on les laisse nous envahir ou on s'agite
dans tous les sens pour les résoudre ?
On peut se dire qu'il y a des réponses simples. Oui, parce que. Non, parce
que.
On peut aussi admettre que parfois on est tiraillé. Dans le texte
d'aujourd'hui par exemple.
Dans ce texte, il y a quelque chose de classique.
Au début, tout va mal : On traverse le pays, accablé et affamé. On maudit
Dieu et son roi. Sur la terre on ne voit que détresse, ténebre et obscurité
angoissante. A la fin, tout s'éclaire : Le peuple qui était dans la grande
lumière a vu les ténébres, un enfant est né, un prince de la paix.
Là, c'est classique, ce genre de renversement, il y en a plein la bible.
Mais au milieu, il y a une phrase, le verset 23 qui est absolument
incompréhensible. Tellement incompréhensible, que les traductions sont
parfaitement contradictoires.
Version positive :
Ce n'est plus l'obscurité pour le pays qui était dans l'angoisse.
Il ne sera pas abandonné celui qui cause ses propres angoisses.
Version négative :
Il ne s'en tirera pas celui qui connait ses propres angoisses.
Il n'est pas fatigué celui qui cause sa détresse.
Je ne trancherai pas entre les deux traductions. Je remarque le mouvement du
texte. Le texte va de l'angoisse, des ténèbres à la lumière... à la naissance
de celui qui met fin aux ténébres. Mais pour passer d'un moment à l'autre, il y
a une incertitude. Faut-il donner de l'importance à ses angoisses ou non ?
Est-ce qu'on va être abandonné, se retrouver seul ou contraire être secouru,
trouver de l'énergie et ne pas se laisser abattre ?
Il y a ce moment d'incertitude.
Esaïe a-t-il connu ces incertitudes ?
Ça ne doit pas être facile de s'opposer à son roi, de s'opposer à l'opinion
majoritaire, de refuser la manière forte pour régler les choses. On doit bien
sûr hésiter.
Mais au bout du compte, il choisit de s'opposer. Esaïe, face à la situation,
géné par l'incertitude, aurait pu se contenter de ne rien dire. La neutralité,
faire le dos rond, s'écraser.
Mais Esaïe n'est pas comme ça. Esaïe est un vrai prophète. Dans les passages de
son livre, il dénonce le décalage entre la pratique formaliste du culte et
l'oppression des pauvres. Il y a dans la grande salle de La Maison Verte un
extrait d'Esaïe 58,5 à 8 qui est accrochée :
Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, Un jour où l'homme humilie son
âme?
Courber la tête comme un jonc, Et se coucher sur le sac et la cendre,
Est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, Un jour agréable à l'Éternel ?
Voici le jeûne auquel je prends plaisir: Détache les chaînes de la méchanceté,
Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l'on
rompe toute espèce de joug;
Partage ton pain avec celui qui a faim,
Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile;
Si tu vois un homme nu, couvre-le,
Et ne te détourne pas de ton semblable.
Alors ta lumière poindra comme l'aurore,
Et ta guérison germera promptement;
Ta justice marchera devant toi, Et la gloire de l'Éternel t'accompagnera.
Esaïe, certes, refuse que son pays s'embarque dans les guerres
régionales.
Mais ce n'est pas par tiédeur et couardise. Il a une parole forte.
Il dit au roi :
C'est Dieu qu'il faut craindre plutôt que les empires voisins. La foi en Dieu
plutot que les fortifications en béton. La confiance en Dieu plutôt qu'en les
armes.
En fait, Esaïe propose un double détournement.
Et peut-être dans nos vies, dans nos vies personnelles ou dans la vie de nos
sociétés, nous pouvons profiter des moments de doute, d'incertitude, pour nous
aussi faire ce double détournement.
Le premier détournement, c'est un détournement du sujet de
l'attention.
Les rois disent : ce qui est important, ce sont les alliances entre pays,
la puissance militaire des uns et des autres, qui est le chef. Les religieux
disent : ce qui est important, c'est de respecter les rêgles, le jeune,
les pratiques. C'est de s'humilier dans le jeune.
Esaïe détourne le sujet.
Il dit, c'est autre chose qui est important : Ce n'est pas la guerre entre
les pays, là, on détourne notre attention. L'important, c'est la justice ici,
dans ce pays. C'est la question de l'oppression, de ce qui met les gens en
servitude.
Et c'est une question très concrète :
- Le texte d'aujourd'hui évoque le gourdin du chef de corvée.
- Esaïe 58 invite à ne pas se détourne pas son semblable.
Le premier détournement est donc celui de l'attention :
Il y a des choses énormes et on croit que c'est cela l'important : les
guerres dans lesquelles on veut nous entraîner, les pays dont on nous dit que
ce sont les grands méchants, les musulmans, les immigrés ou les jeunes qui
mettraient en danger notre société. Et dans nos vies, quand on a des problèmes,
on se laisse parfois ainsi piéger par des raisons, des personnes, des bouts de
nos histoires personnelles dont on n'arrive pas à détacher notre attention en
étant absolument persuadé que là se trouve la cause de nos problèmes. Et si
c'était trop gros pour être vrai ? Et si nous saisissions nos moments de
doute et d'incertitude pour détourner notre attention vers ailleurs que ce qui
piège notre attention ?
Le deuxième détournement, c'est celui de la solution.
Dans Esaïe 58, la solution, elle n'est pas de l'ordre de devenir plus fort,
avec plus d'armes, plus de puissance. Dans notre vie, elle n'est pas forcément
de reprendre absolument des forces, d'attendre d'être bardé d'assurance, de
« ça va bien » pour aller vers les autres, avancer.
Dans Esaïe 58, c'est au contraire un appel à se défaire des choses, à
devenir plus faible et plus pauvre, mais pour l'autre :
Partage ton pain avec celui qui a faim,
fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile;
Si tu vois un homme nu, couvre-le.
On n'a pas plus de richesses, d'arme, de certitude.
On a moins de nourriture, une maison qui n'est plus la sienne et des vêtements
en moins, une apparence moins riche.
Le détournement de l'attention, c'est laisser tomber l'envie de résoudre le
problème par soi-même avec ses propres forces qu'on essaierait du coup de
gonfler autant qu'on peut. Pour Esaïe, c'est faire confiance en Dieu. Dans le
texte que nous avons lu, le moment d'incertitude laisse place à une
passivité : Etre capable voir la grande lumière dans laquelle nous baigne
le Seigneur, Etre capable d'accueillir l'enfant qui nous est donné.
Un enfant, pas un général d'armée, pas un adulte qui croit qu'on ne l'aimera
que s'il est beau, parfait, sans défaut. Non, un enfant, fragile, imparfait,
sans efficacité.
C'est pour cela peut-être que les premières communautés chrétiennes aimaient
tant Esaïe. Certes, parce qu'elles y lisaient la naissance de Jésus.
Mais parce que dans l'incertitude, dans la faiblesse de l'expulsion, de la
séparation, la réponse est de savoir accueillir l'enfant, l'enfant que nous
sommes car nous sommes comme lui faible, dépendant, sans puissance, mais plein
de promesses pour nous-mêmes et pour les autres.