Matthieu 3,13-17

Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui.
Mais Jean s'y opposait, en disant: C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi, et tu viens à moi !
Jésus lui répondit: Laisse faire maintenant, car il est convenable que nous accomplissions ainsi tout ce qui est juste. Et Jean ne lui résista plus.
Dès que Jésus eut été baptisé, il sortit de l'eau. Et voici, les cieux s'ouvrirent, et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui.
Et voici, une voix fit entendre des cieux ces paroles: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection.


Imaginez vous dans la situation de Jean Le Baptiste. Vous êtes un renégat. Vous n'êtes même pas un prêtre diplômé et validé, vous faites des baptêmes sauvages dans le désert. Vous faites des baptêmes en annonçant aux gens qu’ils doivent changer de vie pour accueillir LE messie d'Israël qui va venir.

Et voilà qu'un beau jour, LE messie d'Israël va venir. C'est le plus grand moment de votre vie. Vous êtes fou de joie.
Mais aussi très impressionné : vous vous sentez tout petit.

Et en plus, LE messie vous demande de vous baptiser.
Alors là rien ne va plus. C’est plus qu’un honneur. Tout est renversé. Les hiérarchies sont mises sans dessus dessous. Non seulement parce que du coup, c'est le maître qui se fait baptiser par le disciple. Mais parce que ça change même l'image du Messie.
En gros, comment voit-on un prêtre aujourd'hui ? Quand un prêtre – ou un pasteur - dit qu'il fait de la moto, qu'il mange des hamburgers et écoute de la musique punk – on fait « ho ! ». On imagine qu'un prêtre ça doit être hors du monde, n'avoir aucun défaut, aucune saute d'humeur, résister à toutes les tentations. Et dans la théologie catholique, c'est comme cela parce que le prêtre est vu : il prend la suite de Jésus et doit être à l’image de Jésus. C'est d'ailleurs avec cet argument là que l'Eglise catholique refuse que les femmes soient prêtre : parce que Jésus était un homme.

Mais Jésus, n'est justement pas comme ça.
Il refuse la hiérarchie ou quelqu'un qui a les « diplômes » doit baptiser celui qui ne les a pas. Ou celui qui baptise doit absolument être reconnu par l’institution.
Il refuse cette idée que celui qui baptise est forcément plus important que celui qui est baptisé.

Mais, surtout il se reconnaît lui-même comme un imparfait. Un pécheur.
Car ces baptêmes dans l'eau, ils étaient courants à l'époque. C'était des baptêmes de purification. L'eau lavait des péchés, des impuretés, des faiblesses et des mauvais coups qu'on avait perpétré. Jésus, non seulement veut être baptisé par moins parfait que lui, moins pur que lui – et Le Baptiste le comprend comme ça, en est choqué, lui qui se croyait un grand révolutionnaire de la religion. Mais Jésus se reconnaît comme pécheur. Il commence son ministère en affirmant, sa solidarité avec les pécheurs, et non avec les prêtres, les responsables religieux.

Le baptême se passe avec un renversement des places hiérarchiques… Il se passe aussi avec une forme de liturgie indéfinie. On sait qu'à l'époque, les baptêmes dans l'eau se passaient un peu tous de la même façon. Soit la personne s'enfouissait dans l'eau et ressortait. Soit on l'aspergeait d'eau. On le sait. Mais le texte n'en dit rien. Dans le texte, on sait juste que Jésus sort de l'eau… sans nous dire d’ailleurs qu'il y était rentré.
Que signifie le symbole de l'eau ? Bien sûr le nettoyage, être lavé de ses impuretés. Mais cela ne fait pas référence à un épisode précis de l'Ancien Testament. Hors dans le judaïsme, toutes les fêtes, tous les rituels sont liés à un épisode précis de l'ancien testament. Fait-on référence à la traversée de la Mer Rouge ? A Jonas balancé dans l'eau et avalé par le poissons ?
De même, on voit à l'issue du baptême une colombe descendre sur Jésus. Là nous plus, cela ne fait référence à rien d'évident dans le judaïsme. La colombe que lâche Noé pour voir si la terre est ferme ? L'oiseau blanc, donc pur ? On dans le flou liturgique.

Ni hiérarchie, ni rituel, en fait c'est comme si rien n'était cadré. Le baptême est fait par un impur sur un plus pur que lui. Le pur se reconnaît comme un impur. C'est le laisser aller complet pourraient dire des personnes un peu strictes sur le rituel.
Mais le texte le revendique : Laisse faire, laisse maintenant dit Jésus à Jean Le baptiste. Et il laisse lui, dit le texte. Les hommes lâchent les ordres hiérarchiques, les considérations sociales, les références et les rituels. Et pour qui, pour quoi lâchent-ils ?

Ce laisse aller, Jésus le justifie ainsi : C'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice. Justice, au sens d'être juste, le contraire de pécheurs, injuste, méchant.
Il nous est rappelé là, que devenir juste, cela ne dépend pas de nos actes, de nos bonnes actions, de notre respect des hiérarchies, de notre participation aux rituels, de notre respect des prêtres, de notre bonne connaissance des références et des lois qui structurent nos cultes ou nos baptêmes. C'est de Dieu que dépend que nous soyons juste.
Dieu nous dit comme il l'a dit à Abraham : je te compte comme juste. Comme le maître d'école qui voit que l'élève n'a pas fait juste son exercice mais lui dit : je te le compte comme juste.

Jean Le Baptiste lâche. Il reconnaît que être juste, cela ne dépend ni des gens qui viennent le voir, ni de son geste de baptême. Ça dépend uniquement de la volonté de Dieu. Il faut tout lâcher pour se confier à Dieu et le laisser agir.

Il faut reconnaître que c'est un peu un renversement pour Le Baptiste.
Jusque là son discours, c'était plutôt le suivant : Changez radicalement de vie si vous voulez être juste ! Il critiquait les prêtres et les fidèles pieux dont il pense que les prières, les jeûnes et les offrandes sont hypocrites. Il pense que ce qui compte, c’est de changer radicalement de vie. Changer radicalement de vie pour être juste, car le Messie va venir et donc il va nous juger et il faut être prêt à paraître devant lui au moment du jugement. Etre juste dépend des actions, des oeuvres des personnes pour Jean Le Baptiste.
Et là tout est retourné : laisse maintenant, lui dit Jésus. C'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice.

Et Jean Le Baptiste, qui appelait à se convertir, se convertit à son tour. Lui qui jouait les purs et durs, voilà que devant Jésus, il se reconnaît pécheur. Lui qui campait tout de même une image de parfait, il se reconnaît dans le besoin.

Et je crois, que – avec laisser faire – se reconnaître dans le besoin c'est l'expression clé. Car, seulement se reconnaître pécheur, c'est nécessaire. Mais cela seulement, cela peut être écrasant, culpabilisant. On ne voit que ce qui ne va pas en nous. On est dans le « moins ».

Qu'est-ce que le besoin ?
On pense qu'on ne peut pas vivre, avancer, aller vers là où l'on veut aller si quelque chose d'autre ne nous est pas donné. Juste se reconnaître pécheur, ce peut être se replier sur soi : je suis nul. C’est « moins moins ». Mais dire « je suis nul, j'ai besoin », c’est « moins plus ». C'est reconnaître qu’il manque quelque chose, mais s'ouvrir pour le dire. C’est déjà dire qu’on peut recevoir. C'est reconnaître qu'on pourrait avoir autre chose, Que d'autres pourraient nous donner pour être autre chose, s'avancer vers autre chose.

Ce n'est pas se refermer sur soi, c'est tendre vers.
Quand on ne va pas bien, passer de « je vais mal » à « j'ai besoin », c'est un pas. Besoin d'un autre, besoin d'un médecin, besoin d'une parole.

Mais il n’y a pas que les personnes qui vont mal pour qui dire j’ai besoin est nécessaire. On peut même se demander, si on va vraiment bien si on n’est pas capable de dire « j’ai besoin ».
C’est une forme de désir, de manque. Et de Saint Augustin à Freud, on a identifié depuis longtemps le manque comme le moteur qui nous fait aller vers les autres, vers plus de connaissance, vers plus d’être. Vers Dieu.
Ce qui fait qu’on ne se conçoit pas comme achevé, arrivé. Mais comme en évolution, comme continuant à grandir. Ce n’est pas une question d’âge, ce n’est pas une question de malade ou bien portant. C’est la question d’une vie vivable, voir agréable, qui permet d’aimer et de travailler.

Il faut laisser faire Dieu dans nos vies. Il faut savoir lâcher pour que se passent des choses inattendues. Mais pour que le laisser faire agisse, il faut se reconnaître dans le besoin : S’ouvrir pour pouvoir accueillir cette force de vie.

S'ouvrir vers les autres, comme un écho à cette ouverture radicale qui est de s'ouvrir à Dieu.
Etre prêt à accepter les cadeaux des autres, comme un écho à ce cadeau radical qui est cette colombe qui descend du ciel. Etre prêt à entendre la parole des autres, le soucis des autres pour vous, comme un écho à cette parole radicale qu'adresse Dieu à la fin du texte d'aujourd'hui et qui lui dit : tu es mon fils.

Dire j'ai besoin et laisser faire…
On ne se sauve pas soi-même, mais on peut s’empêcher d’accueillir les fruits de ce salut en se refermant, en se reconnaissant sans besoin, en comblant le manque, et certains produits y arrivent très bien, l’alcool ou les médicaments par exemple.

Dire j'ai besoin et laisser faire…
C’est le premier pas pour pouvoir accueillir le salut que nous offre Dieu. Salut dans l'autre monde, mais déjà salut qui peut changer nos vies dans ce monde, changer nos vies en vie vivante.