Matthieu 2,1-12 : Comme les rois mages...
Par Editeur le jeudi 17 janvier 2008, 23:54 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 6 janvier 2008.
Matthieu 2,1-12
Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages
d'Orient arrivèrent à Jérusalem,
et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son
étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer.
Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec
lui.
Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il
s'informa auprès d'eux où devait naître le Christ.
Ils lui dirent: A Bethléhem en Judée; car voici ce qui a été écrit par le
prophète:
Et toi, Bethléhem, terre de Juda, Tu n'es certes pas la moindre entre les
principales villes de Juda, Car de toi sortira un chef Qui paîtra Israël, mon
peuple.
Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s'enquit soigneusement auprès
d'eux depuis combien de temps l'étoile brillait.
Puis il les envoya à Bethléhem, en disant: Allez, et prenez des informations
exactes sur le petit enfant; quand vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir,
afin que j'aille aussi moi-même l'adorer.
Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l'étoile qu'ils avaient
vue en Orient marchait devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée au-dessus du lieu
où était le petit enfant, elle s'arrêta.
Quand ils aperçurent l'étoile, ils furent saisis d'une très grande joie.
Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se
prosternèrent et l'adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui
offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils
regagnèrent leur pays par un autre chemin.
Le roi Hérode a la peur de sa vie. Ce roi, nommé par Rome, qui a sous ses
ordres les troupes de l'Empire Romain : il a les jetons. Il a tellement
les jetons – il fut troublé dit avec pudeur le texte – qu'il rassemble tout les
prêtres et tout les scribes. Il a tellement peur, qu'au chapitre suivant, il va
entrer dans une grande fureur et faire massacrer tous les enfants de moins de 2
ans.
De quoi a-t-il peur ? Vous trouvez qu'ils font peur, vous ? Ce
bébé ? Ces rois mages ? Trois étrangers, alors qu'il y a des dizaines
de milliers d'étrangers qui viennent sans doute chaque année à Jérusalem ?
Ces trois étrangers, qui ont l'air tout gentils ?
Pourquoi Hérode a-t-il si peur ?
En lisant le texte, une chose m'a frappé. Il y a deux mondes parallèles. Il
y a d'une côté Hérode. Son titre officiel, qui lui a été donné 40 ans plus tôt
par le Sénat romain, c'est « roi des juifs ». A côté d'Hérode, il y a les
prêtres et les scribes : le clergé, le pouvoir religieux juif.
Il y a de l'autre, les rois mages et le bébé Jésus. Les rois mages donnent à
Jésus le titre de « roi des juifs », le même qu'Hérode. Et les mages,
qu'est-ce que c'est ? Le titre de « mage » c'est celui qu'on
donnait aux prêtres chez les Perses, les mèdes et les chaldéens. Il y a le roi
des juifs et les prêtres d'un côté, et le roi des juifs et les prêtres de
l'autre. Deux monde parallèles donc.
Mais Hérode ne perçoit pas cela comme seulement parallèle, il perçoit cela
comme un monde concurrent. Hérode avec ses prêtres pense avoir la légitimité du
pouvoir. Et voilà qu'il y a un autre roi des juifs, qui a lui aussi ses
prêtres. Donc une légitimité concurrente.
La menace est encore plus importante quand on lit les textes de l'Ancien
testament auxquels font référence les prêtres juifs quand ils parlent de
Bethléem qui n'est pas la plus petite des villes car y naitra le chef d'Israël.
Cela commence avec une citation de Michée 5,1 - on y reviendra. Et ça se
termine – le chef qui fera paître le peuple – par une citation de 2 samuel 5,2
:
2 Samuel 5,2, c'est le moment où David devient le roi d'Israël. Le bébé Jésus
serait le nouveau David.
Pourtant, ce bébé, n'a pour tout palais qu'une étable. Il n'a pas d'armée.
Il ne va avoir pour toute richesse que ce que vont lui laisser les rois mages.
Hérode s'attend-il à une confrontation violente ? Armée ? Une révolte
des bergers alliés aux menuisiers ? A une révolte populaire ? A
l'assaut d'une armée formée d'anges et de mages ?
De toutes façon, cela ne va pas arriver. Les mages qui sont arrivés en se
faisant particulièrement remarquer, en se répandant dans tout Jérusalem sur ce
qu'ils cherchaient, qui sont convoqués chez le roi Hérode, qui entraînent une
réunion de tout le clergé, ces mages arrivés d'une manière tapageuse...
repartent avec une discrétion extrême dans leur pays.
Jésus et les rois mages sont-ils un pouvoir concurrent ? Ne sont-ils
pas plutôt un pouvoir alternatif ? Un pouvoir concurrent, cela aurait
signifié qu'ils auraient voulu se mettre à la place d'Hérode et de ses prêtres.
Chef à la place du chef, vizir à la place du Vizir. Mais c'est tout autre chose
qui se passe.
Jésus et les mages ne prennent pas le pouvoir. Ils ont une série de gestes,
de symboles qui ne disent pas : nous voulons le pouvoir sur le monde. Ils
ont une série de gestes, de symboles qui disent : le monde pourrait
fonctionner différemment. En ce sens là, ce n'est pas concurrent mais
alternatif.
En quoi fonctionne-t-il différemment ?
L'Israël ancien – et encore aujourd'hui l'actuel ? - est obsédé par une
question : quelle relation avec les étrangers, les pays voisins, voisins
si puissants alors qu'Israël est si petit ? A l'époque de Jésus, c'est la
relation à la domination romaine qui se pose. Mais auparavant, c'était la
menace – ou la domination effective- des assyriens, des syriens, des grecs etc.
La relation avec les voisins se pose un peu tout le temps de la même
façon : Israël est dominé, son peuple est déporté, ses richesses
pillées.
C'est encore cette peur ancestrale qui se trouve derrière la citation de
Michée 5,2 à laquelle font référence les prêtres. Que dit Michée 5,2 ? Et
toi, Bethléhem Éphrata, Petite entre les milliers de Juda, De toi sortira pour
moi Celui qui dominera sur Israël, Et dont l'origine remonte aux temps anciens,
Aux jours de l'éternité.
C'est pourquoi il les livrera Jusqu'au temps où enfantera celle qui doit
enfanter, Et le reste de ses frères Reviendra auprès des enfants d'Israël. Il
se présentera, et il gouvernera avec la force de l'Éternel, Avec la majesté du
nom de l'Éternel, son Dieu: Et ils auront une demeure assurée, Car il sera
glorifié jusqu'aux extrémités de la terre.
Ça, c'est la partie de Michée 5,2 qui est utilisée dans le texte de
l'évangile, soit comme citation, soit comme justification au débarquement des
mages qui viennent des extrémités de la terre. Michée 5 continue ensuite comme
ça :
C'est lui qui ramènera la paix. Lorsque l'Assyrien viendra dans notre pays,
Et qu'il pénétrera dans nos palais, Nous ferons lever contre lui sept pasteurs
Et huit princes du peuple. Ils feront avec l'épée leur pâture du pays d'Assyrie
Et du pays de Nimrod au dedans de ses portes. Il nous délivrera ainsi de
l'Assyrien, Lorsqu'il viendra dans notre pays, Et qu'il pénétrera sur notre
territoire.
Qu'ils aient choisi de citer ce texte montre que c'est une vision guerrière
de la relation à l'étranger que partagent Hérode et le clergé. Les rois mages
instaurent une autre relation à l'étranger que cette vision guerrière.
Alors que jusque-là, les élites du pays étaient déportés, là, ce sont des
élites du pays voisin – les rois mages - qui viennent en Israël. Alors que les
arrivées de puissance étrangères étaient signes de domination, là ces prêtres,
ces gens importants de pays voisins, non seulement viennent en paix, mais
viennent se soumettre au roi des juifs.
Alors que d'habitude – et sous les romains c'était le cas – ses richesses
étaient pillées par les étrangers, là, les étrangers offrent des richesses à
Israël. Alors que dans le cas d'Hérode, le roi des juifs était nommé par
l'étranger, le Sénat Romain pour dominer Israël, là l'étranger reconnaît le roi
des juifs mais pour s'y soumettre.
Ce n'est pas seulement un renversement des relations d'Israël et des
étrangers. Ce n'est pas tant qu'Israël deviendrait dominant sur l'étranger
alors qu'il a été dominé jusque-là, comme dans Michée 5. Ce n'est pas un
renversement, c'est un changement de regard :
vous étiez obsédé par la peur de la domination étrangère, arrêtez, ce n'est
plus le cas. Regardez ce qui se passe, ce qui se vit entre Jésus et les mages,
d'autres relations, d'échanges, d'amour, de respect peuvent s'instaurer avec
l'étranger. Cessez la peur.
Et ce que disent les rois mages et Jésus à Hérode et au clergé, nous pourrions
le dire à Sarkozy et aux médias.
Ce n'est donc pas un changement de pouvoir qu'annonce Jésus et les mages.
C'est bien plus. Ce pouvoir alternatif, c'est un changement regard.
Hérode convoque les prêtres juifs pour savoir une chose : où a lieu la
naissance. Leur savoir, leur pouvoir, est celui de l'espace, du territoire. Une
religion qui s'incarne dans l'espace, c'est une religion qui s'incarne dans des
bâtiments, les temples. Un pouvoir qui s'incarne dans l'espace, c'est le propre
du militaire, de l'étatique qui contrôle des villes, des régions.
Les mages eux savent autre chose. Ce qu'ils savent et qu'ils vont dire à
Hérode, c'est « quand » : Quand naîtra l'enfant. Hérode maîtrise
l'espace, les mages maîtrisent le temps. Maîtriser le temps, c'est d'un autre
ordre que maîtriser l'espace, les temples, les villes, les régions. Sur le
moment, ils ne peuvent pas faire tomber le pouvoir d'Hérode. Leur pouvoir n'est
pas d'ordre matériel, militaire, policier, institutionnel, celui des palais et
des temples.
Il est de l'ordre du rêve : Le monde magique et merveilleux des mages
d'orient.
Il de l'ordre du don : Le don de cadeaux précieux, sans attendre de
retour.
Il est de l'ordre du pari, du risque, de la folie, de la confiance faite à
la faiblesse et à la fragilité : Donner tout cela, reconnaître comme roi
un bébé dans une étable, né dans une famille pauvre.
Il est de l'ordre de la tendresse : la tendresse pour un
bébé.
Il est de l'ordre de la rencontre et de la sortie de la peur : un autre
ordre des relations entre Israël et l'étranger.
Et tout cela passe par des images qui frappent l'imagination – celle de ces
rois mages en plein Israël. - celles de cette étoile qui les a mené d'Orient.
Et tout cela passe par des gestes – donner les cadeaux. Par des
sentiments : éprouver une grande joie.
Le pouvoir des mages et de Jésus est de l'ordre de l'imaginaire, du
ressenti, du changement de regard sur le monde et sur ce qui est important dans
le monde.
Et pour changer le monde ainsi, ce qui compte, ce n'est pas la confrontation
immédiate, ce n'est pas le rapport de force : c'est le temps. Ils n'ont
pas besoin de s'affronter à Hérode. Ils peuvent partir discétement chez eux
:
Ils ont rendu visible la naissance de Jésus, ils ont semé des graines
d'imaginaire différent, de doute, ils ont fait des gestes qui ont frappé les
esprits. Le temps va maintenant faire son office et tout cela faire son chemin,
les graines vont germer, même s'il faut attendre le printemps et qu'on passe
d'abord par l'hiver.
Nous-mêmes, nous sommes souvent dans la confrontation. Nous avons
l'impression que nos pauvres forces ne peuvent rien contre la police qui arrête
les sans-papiers et quadrille l'espace de la ville, contre la mondialisation
économique qui entraîne la pauvreté et les licenciements, en ne faisant de la
planète plus qu'un seul espace, contre nos propres difficultés personnelles
contre lesquelles nos prières sont sans effet.
C'est compter sans la force du temps que nous donne Dieu.
Les gestes des rois mages, nous les recommençons dans nos vies : Faire
entendre dans nos propres oreilles la prière des rois mages : où es-tu
fils de Dieu ? Et renouveler avec persévérance cette prière ;
Vivre au grand jour notre amité, nos joie de partager ensemble que l'on soit
enfant juif ou roi mage étranger, avec ou sans papiers, blanc ou noir, français
ou étranger, riche ou pauvre, homo ou hétéro ;
Faire des dons et faire des rêves, faires gestes et éprouver des
sentiments.
Ce n'est pas prendre le pouvoir à Hérode pour le remplacer. Nous ne sommes
pas un pouvoir concurrent.
C'est faire faire fonctionner déjà le monde différement et, avec le temps, être
sûr qu'un jour il fonctionnera différement.
Notre amour est le plus fort et le plus subversif des pouvoirs alternatifs
quand il sait qu'il peut compter sur le temps de Dieu.