Luc 17,11-19

Jésus, se rendant à Jérusalem, passait entre la Samarie et la Galilée.
Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Se tenant à distance, ils élevèrent la voix, et dirent:
Jésus, maître, aie pitié de nous!
Dès qu'il les eut vus, il leur dit: Allez vous montrer aux sacrificateurs. Et, pendant qu'ils y allaient, il arriva qu'ils furent guéris.
L'un deux, se voyant guéri, revint sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix.
Il tomba sur sa face aux pieds de Jésus, et lui rendit grâces. C'était un Samaritain.
Jésus, prenant la parole, dit: Les dix n'ont-ils pas été guéris? Et les neuf autres, où sont-ils?
Ne s'est-il trouvé que cet étranger pour revenir et donner gloire à Dieu?
Puis il lui dit: Lève-toi, va; ta foi t'a sauvé.

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L'histoire se passe à La Maison Verte.
Un lieu de frontière. Frontière entre la foi et l'athéisme, l'action sociale et la vie religieuse, frontière entre les quartiers riches du 18e et les quartiers populaires. Et bien d'autres frontières encore, qui n'ont rien à envier à celle entre la sainte Galilée et la Samarie si mal vue des juifs.
Dans cette journée de vendredi, dix personnes sont venues à l'accueil social de La Maison Verte. Beaucoup ont honte, baissent la tête. Elles ont quelque chose des lépreux d'hier : elles sont atteintes de la maladie du chômage, de l'exclusion qui fait qu'on vous regarde de travers, que vos amis s'éloignent. Elles rentrent dans le petit local. Elles ont du mal à savoir à qui s'adresser.
L'une d'elle crie, proteste, on se sait pas trop pourquoi. Un regard qu'elle a perçu comme « de travers » ?
Les uns après les autres demandent des choses qui se ressemblent : On nous rejette partout, on se sait plus par quel bout prendre les choses, pouvez-vous nous aider ? Ibrahim, le responsable de l'accueil social va les voir, un par un.
Il va faire le point de leur situation, va remplir avec eux un dossier ou un autre, pour demander le RMI, l'aide médicale d'Etat, la Couverture maladie universelle. « Avec ce dossier, allez voir les services sociaux ! ». Ah, les services sociaux, grands prêtres des très saints-imprimés !

Les dix vont repartir. Même si leur dossier – de RMI, d'AME, de CMU – n'a pas encore été déposé, c'est tout comme. Il va être accepté. Ils auront un petit revenu, une protection sociale, petite, trop petite.
Sur le chemin de la Caisse d'assurance maladie, l'un d'eux réfléchit. C'est l'une d'eux, une femme, elle s'appelle Myriam. Elle regarde son dossier. Elle sait qu'il va être acceptée. Elle se dit : voilà un premier problème réglé. Une difficulté qui me collait à la peau et qui s'évanouit.
Je croyais que je ne me sortirai d'aucun de mes ennuis, et voilà un premier pas. Comment puis-je aller plus loin ?

Elle fait demi-tour, et à haute voix se félicite qu'on ait mis sur son chemin Ibrahim et La Maison Verte pour l'aider. Elle est musulmane, alors à haute voix, c'est Allah qu'elle glorifie, qu'elle remercie pour cette rencontre.
Allah, qui veut juste dire Dieu.
Myriam revient. Elle multiplie les remerciements, à Daniel et Christiane à l'accueil, à Ibrahim qui a fait le dossier. Chacun est un peu gêné de remerciements si prononcés. C'est tout juste si elle ne se met pas à genoux, face contre terre comme font les musulmans quand ils prient. Ce n'est rien, aider à remplir un dossier.
Mais pour elle, c'est comme si, elle avait vécu un petit miracle.

Ibrahim lui demande : et les autres, qui sont venus en même temps que toi, sais-tu ce qu'ils sont devenus ? Leur dossier a-t-il été accepté ? Ibrahim est un peu déçu : tant de gens qui viennent pour régler un problème urgent, et qui reviendront dans six mois pour un autre problème urgent, mais qui n'arriveront jamais à s'arrêter, à prendre le temps de faire le point sur leur vie, à faire un demi-tour sur leur vie pour se demander : pourquoi est-ce que je suis toujours dans l'urgence ?

Myriam, elle, a envie d'aller plus loin. Elle veut s'inscrire au cours de français avec Christine. Ibrahim lui propose aussi de rencontrer Hélène ou Anne. Avec ces deux bénévoles, elle va pouvoir faire le point sur sa vie. D'où vient-elle ? Qu'est-ce qui a marché ou pas marché dans sa vie ? De quoi a-t-elle envie ? Qu'est-ce qui l'empêche de vivre ses envies ?
Myriam repart de la Maison Verte. Elle reviendra si elle veut. Elle reviendra sans doute.

Ibrahim lui dit : « Au revoir. Tu as décidé de ne plus être écrasé par la réalité. Tu t'es levée, tu t'es prise en main. Ton courage, ta confiance, t'ont permis de commencer à cheminer pour ne plus être écrasé par la réalité, par l'impression que la fatalité aura le dernier mot. » ////
En fait, il ne lui dit pas tout ça. Il lui dit « aurevoir » avec un tendre sourire. Mais elle sait que ça veut dire tout ça.

Il était une fois, encore une fois à La Maison Verte.
Ce sont des habitants du quartier. Ils sont intégrés, ils ont du boulot. Et pour certains des bons revenus. Un jour, ils ont regardé ce qu'ils mangeaient et se sont aperçus, que ça ne leur allait pas.
Personne ne leur faisait de reproche. Mais eux, trouvaient que pour la planète, pour la nature, il y avait un problème.
Ça entraînait trop de pollution, à la production, dans les transports. Quelque part – devant eux ? Devant Dieu ? Devant leurs enfants ? - ils se sentaient sales de salir leur environnement.
Alors, ils ont regardé sur internet, ils ont vu une affiche à la Maison Verte, ou ils ont écouté un ami. Et ils se sont inscrits aux paniers bios du Val de Loire.
Alors, tous les mercredis, ils sont plusieurs dizaines à venir chercher leur panier bio, déposés par les jardins de Cocagne à La Maison Verte. Et ils rentrent chez eux, avec leur sacs en papiers, et ils montrent leurs beaux légumes à leur conjoint, à leurs enfants, qui leurs donnent leur bénédiction pour cet acte écolo. Ils sont contents, ils font un peu plus la cuisine, la terre va un peu mieux. Et eux mêmes, sont plus à l'aise avec eux mêmes.
L'un d'eux, Richard, rentrant chez lui, vit le panier bio. Et il se dit : c'est bien beau, mais qu'est-ce que ça veut dire pour ma vie ?
Un panier bio, c'est bien. Mais mes vêtements ? Mais le temps que je passe au travail ? Mais les autres ?

Il fait demi-tour, et revient à la Maison Verte. Il tombe sur Stéphane, le pasteur. Stéphane ne comprend pas pourquoi Richard le remercie avec tant de chaleur pour le dépôt des paniers bios à La Maison Verte.
La plupart du temps, les gens sont contents que la Maison Verte rende ce service, mais ils ne font que passer. Ils prennent leur panier, sont gentils et polis, mais ne s'intéressent pas à ce qui se passe à La Maison Verte.
Richard a envie d'aller plus loin.
Il pose des questions sur la récupération des vêtements, sur les efforts de la maison pour qu'une partie des fournitures soit en papier recyclé, sur les projets d'isolation de la grande salle, sur les nouveaux WC qui utiliseront moins d'eau.
La discussion continue. Richard dit qu'il commence à se poser des questions sur sa vie.
Pourquoi consommer autant, pourquoi dépenser autant, pourquoi travailler autant pour dépenser autant. Autant d'autant, alors que d'autres ont si peu.
Le travail lui prend tellement de temps, qu'il en a très peu pour sa famille. Il aimerait aussi avoir du temps pour aider aux activités sociales de La Maison Verte. Stéphane est frappé d'une formule qu'utiliser Richard. Donner plus d'importance aux liens et moins aux biens.

Il se fait tard, Richard et Stéphane doivent se quitter. Stéphane dit : « Au revoir, Richard. Je crois que vous êtes parti sur un nouveau chemin. Un petit quelque chose en vous, peut-être pas plus gros qu'un grain de moutarde, semble vous donner une nouvelle confiance pour vous poser des questions et vous dégager petit à petit de choses qui vous étouffaient : le travail, la réussite, l'argent. Je crois qu'on va faire des choses chouettes ensemble. Allez, salut, à bientôt ! ». Stéphane n'a pas dit tout ça. Il a juste dit « aurevoir » avec un tendre sourire. Mais Richard sait que ça veut dire tout ça.

Et nous, de quelle maladie – maladie de la pauvreté, maladie de la richesse, maladie d'une vie sociale trop remplie ou maladie de la solitude -, de quelle maladie ou de quelle impression de nous sentir impur aimerions nous être soignés ?
Arriverons-nous à faire le pas pour demander à être soigné, même s'il faut pour cela crier de loin ?
Ce n'est pas toujours si facile.
Et une fois soignées, arriverons-nous nous dire qu'être soigné, ce n'est pas tout. Arriverons-nous à regarder ce premier pas, à lui donner de l'importance, de la valeur. Arriverons-nous à nous dire : ce premier pas compte, mais il n'est pas tout. Et à faire demi-tour pour nous dire : et si j'allais dire merci ?
Et si je me posais plus de question sur : pourquoi y-a-t-il eu cette maladie ? Me voilà soigné, mais si je prenais le risque d'être sauvé ? Comme protestant, je suis persuadé d'être déjà sauvé par Dieu, sauvé pour ma vie dans l'autre monde.
Mais ici, comment le vivre déjà, comment vivre dans ma vie que je suis déjà sauvé ? De quoi ici être sauvé ? De la peur de l'autre ? de l'impression que ma ma vie n'a aucun sens ou part dans tous les sens ? de l'idéologie de la réussite ou de la fatalité de l'échec ? De la peur de vivre ? De la peur de ne pas être aimé, de la peur d'être aimé ?
Arriverai-je à faire demi-tour, à me lever, pour faire confiance à ma foi, à Dieu, pour être sauvé ?

Prendrai-le risque, que quelqu'un me dise, même s'il l'habille avec une histoire de RMI, de carottes bios ou d'autre chose, prendrai-je le risque d'entendre un jour : « Relève toi, va, ta foi t'a sauvé. »