De grandes foules faisaient route avec Jésus. Il se retourna, et leur dit:
Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
Et quiconque ne porte pas sa croix, et ne me suis pas, ne peut être mon disciple.
Car, lequel de vous, s'il veut bâtir une tour, ne s'assied d'abord pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi la terminer,
de peur qu'après avoir posé les fondements, il ne puisse l'achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à le railler,
en disant: Cet homme a commencé à bâtir, et il n'a pu achever?
Ou quel roi, s'il va faire la guerre à un autre roi, ne s'assied d'abord pour examiner s'il peut, avec dix mille hommes, marcher à la rencontre de celui qui vient l'attaquer avec vingt mille?
S'il ne le peut, tandis que cet autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix.
Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple.

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Quand j’ai lu ce texte de l’évangile de Luc, je vous avoue que j’ai pris peur.
Je n’ai pas reconnu le Jésus qui aimait bien les prostituées, les fonctionnaires véreux et les voleurs.
Je me suis dit : qu’est-ce qui lui prend de donner l’impression de vouloir recruter une armée de purs, durs et saints, près à tout abandonner pour lui. Est-ce bien raisonnable Monsieur Jésus-Christ ?
Imaginez-vous que ce texte tombe dans les mains d’un pasteur peu scrupuleux ?
Où aujourd’hui demande-t-on de préférer le chef de l’église à sa famille, jusqu’à rompre ses liens avec elle et même la haïr, car le texte en grec parle bien de haïr son père sa mère, son père etc. ?
Où cultive-t-on la haine de soi pour préférer le chef ?
Où demande-t-on d’abandonner ses richesses… pour les donner au chef ? Aujourd’hui quelqu’un qui dirait cela publiquement, on dirait que c’est le dangereux gourou d’une dangereuse secte, et pas un gourou très malin car en général, les sectes aboutissent à cela mais sous couvert de vous vendre du développement personnel, des mystères ésotériques et ce genre de mayonnaise.

Oui, je me suis inquiété.
Voilà que Jésus nous dit que pour être ses disciples, il faut d’abord s’asseoir, réfléchir aux conséquences et se dire qu’on va en assumer clairement toutes les conséquences.
Et ce n’est qu’après cela qu’on doit s’engager.

Or, souvent, quand on a eu un baptême enfant, on est rentré progressivement dans la foi. La rencontre s’est faite petit à petit.

Même moi qui ai été incroyant les – allez, – 25 première années de ma vie avant de faire un baptême d’adulte – d’ailleurs ici même à La Rencontre – j’ai bien rédigé une confession de foi, où je disais ce en quoi je croyais.
Mais si on m’avait présenté ce texte en disant : en voilà les conséquences, es-tu prêt à les assumer jusqu’au bout est-ce que j’aurais signé ?
Pas sûr !
D’ailleurs je crois qu’il y aurait trois filles à la maison pour m’en empêcher !
Imaginez-vous présenter cela à des adolescents qui font leur confirmation. « Maman, papa, je préfère Jésus, vous et aussi mes frères et sœurs, je vous hais ! ». Quel succès nous aurions dans les familles !

D’ailleurs chose étonnante, ce passage sur les parents est complètement contradictoire avec l’obligation posée par le Décalogue de respecter ses parents. Ne pas respecter le Décalogue, donné par Dieu lui-même sur le Mont Sinaï, on voit bien qu’il y a quelque chose qui cloche.

Alors, comment comprendre ce discours de Jésus ?
Il faut avoir l’honnêteté de dire, que oui, rien n’interdit de l’interpréter comme un appel à une discipline de disciples qui frise la secte. Mais rien n’interdit non plus d’essayer d’aller un peu plus loin que cette première impression qui tranche avec le Jésus dont je parlais au début, l’ami des prostituées, des fonctionnaires véreux et des voleurs.

Première hypothèse : contrairement à l’évidence, Jésus ne parle pas de ses disciples, il ne parle pas à la foule des conditions pour être disciple, il ne parle pas de notre vie de disciple. Juste avant, on vient de lui annoncer qu’Hérode le cherchait pour le tuer. Dans les mises en garde sur ce qui risque d’arriver aux disciples, il indique que chacun devra porter sa croix de lui-même. Si aujourd’hui, c’est devenu une expression courante – chacun porte sa croix- ce n’était sûrement pas le cas à l’époque.

Peut-être que Jésus ne parle pas de la vie de disciple mais qu’il parle de lui-même.
Ce texte est une des nombreuses annonces à ceux qui le suivent qu’il va être arrêté, torturé, crucifié. On sait que ceux qui le suivent, et qui pensent qu’il est le Messie juif qui va amener la fin des temps, ont du mal à entendre qu’il va lui arriver une chose pareille. Il devra leur répéter de nombreuses fois. Il ne parle pas de la vie disciple, mais il parle de sa mort future.

Deuxième hypothèse, qui n’exclue pas la première : Jésus avec cette liste d’exigence, contrairement à l’évidence, ne pose pas des conditions pour être disciple. Il les met en garde. Dans la première parabole utilisée, la construction d’une tour, il parle de la dépense qui va être nécessaire.
Car jusque-là, la vie de disciple était plutôt dans le tout bénéf’ que dans la dépense. Jusque-là, suivre Jésus, ça ressemblait à une partie de campagne doublée d’un spectacle de magie. On se promène à travers toute la Galilée. On assiste à des miracles, des guérisons. On fait des pique-niques où il y a à manger pour tout le monde même quand on est arrivé les mains vides.

Jésus prévient, qu’être disciple, ça risque de ne pas toujours être comme ça. On risque de ne pas être compris par sa famille, jusqu’à une haine réciproque. On risque d’être moqué. On risque d’être crucifié. Ou peut-être pire, comme le roi de la dernière parabole, être obligé de faire la paix, se compromettre avec un ennemi qu’on détestait tellement qu’on était prêt à lui faire la guerre. Et finalement, si on pense que Jésus avec ce texte ne pose pas des conditions d’adhésions aux disciples, mais les met en garde sur ce qui leur arrivera par la suite, alors, il n’est pas si dur que cela.
Il est même en deçà de la réalité. Les disciples de Jésus vont êtres rejetés par la synagogue, autant dire pas seulement par les parents, mais par toute la société juive. Ils vont être lapidés, comme Étienne sous les yeux de Paul. Ils vont devoirs s’exiler en Syrie. Ils vont devoir se cacher dans les catacombes et même finir mangés par des lions. Voyez, Jésus est en dessous de la réalité !

Quand il leur dit ça, il leur redit aussi ce qui était notre première hypothèse. Si les disciples de Jésus vont avoir un tel sort, c’est qu’il n’est pas le Messie à la manière juive, celui qui amène le Royaume. Car le Royaume, c’est d’abord la fin des temps, la fin des violences et des injustices pour tous. Un temps où le lion dort avec l’agneau, et pas un temps où le lion bouffe le disciple !

Mais j’ai une troisième hypothèse : Jusque-là, suivre Jésus ressemblait à une partie de campagne. Ça ressemblait aussi à « Amélie Poulain en Galilée ». La foule entendait des belles histoires, pleine de tendresse sur les derniers qui seront les premiers, sur l’obligation de s’occuper des pauvres. D’être gentil, quoi. Qu’en pensent ces auditeurs ?
Vu le succès qu’il a, Jésus est en droit de se demander s’il n’y a pas ambiguïté sur ce qu’il raconte.
Le risque est le suivant : que ses auditeurs entendent ses paraboles, se disent juste : ouais, c’est sympa, des belles histoires, c’est sûr, il faut être gentil. Alors je pense que dans ce passage, ce que fait Jésus c’est d’abord ça : Mettre les points sur le i. L’appel au partage des richesses, celui à réhabiliter le jubilé, cette tradition de l’ancien Israël d’abolir toutes les dettes, de libérer les esclaves, de se remettre à égalité de richesse, ce ne sont pas que des mots pour Jésus : il veut que les gens essayent de le vivre pour de vrai.

L’appel à renverser les castes qui divisaient la société israélienne, laissant les samaritains de côté, partageant la société entre purs et impurs : ce n’est pas de la blague. Et bien d’autres choses dont il veut que la foule les prenne au sérieux, tente de les vivre dans la réalité.

Face à cette foule, Jésus fait un choix. Soit, il continue dans le succès. Mais sans avoir mis les points sur le i, il risque d’avoir une grande église mais qui ne dira plus rien du tout, et ne changera rien du tout. Soit il met les points sur les i, quitte à faire partir du monde. Mais il aura derrière lui une minorité active, qui s’engage réellement dans ce qu’il dit, change les choses, influence la société. Et continuera à les changer, même quand il ne sera plus là.

Il choisit donc d’avoir - non pas une foule qui continue à faire route dans tous les sens - mais un groupe moindre, Un groupe qui prend le temps de s’asseoir de temps en temps et de se dire : en quoi est-ce que je crois ? Qu’est-ce qui est le plus important pour moi ? Qu’est-ce que je suis prêt à changer de mon mode de vie ? Comment je m’engage dans le monde ?
Et je crois qu’elle est là, l’actualité de ce texte pour nous.
Nous n’avons pas le soucis, comme les lecteurs de l’époque où a été écrit ce texte, de comprendre pourquoi Jésus n’a pas été un Messie juif qui a fait advenir le royaume, centre des deux premières hypothèses. Pour nous, le Messie, il meurt et il ressuscite, nous insistons sur la résurrection, et sur le Royaume, mais au moment de son retour. Nous ne sommes pas dans la déception d’un Messie qui n’a pas amené le Royaume, mais dans l’attente d’une Messie qui va revenir et va installer le Royaume. Et notre boulot, c’est de préparer les chemin de ce Royaume.

Jésus, veut que ceux qui entendent son message, hier/aujourd’hui, prennent au sérieux ce qu’il nous dit sur les modes de vie, sur les relations entre les personnes, sur l’engagement face aux injustices du monde. Ce texte nous invite donc à arrêter de temps en temps de faire route. À se demander quelles sont nos attaches, ce qui est plus important pour nous. Jésus ? Notre famille ? Notre travail ? Notre petit confort ?

Que voudrait dire pour nous renoncer à tous nos biens ? Pourquoi sommes-nous attachés à ce point à nos biens ? Qu’est-ce que cela dit sur l’importance que nous donnons par rapport à nos biens, à nos liens, familiaux, communautaires, sociaux ? À notre richesse intérieure, à notre lien avec Jésus ?

Préférer Jésus à notre propre vie, ne serait-ce pas nous demander si nous sommes prêt à tout pour conserver notre vie, notre façon de vivre, même si il est contradictoire avec les appels de Jésus à respecter le plus petit, le plus faible, à être à l’écoute de la nature ?

Être prêt à porter sa propre croix pour suivre Jésus, n’est-ce pas nous demander si parfois, nous ne la faisons pas porter par d’autres ?
Nos soucis de boulot à notre famille. Nos névroses d’enfance à nos enfants ? Ne pas faire porter notre croix à d’autres, n’est-ce pas se demander si nous ne faisons pas travailler d’autres en contradiction avec ce que signifie éthiquement être disciple de Jésus ?
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Après que Jésus ait prononcé ce discours très dur, le texte ne dit rien sur le nombre de personnes qui ont continué à le suivre. On ne dit pas que tout le monde l’abandonne. Difficile de croire pour autant qu’ils se soient tous mis à haïr leurs parents, ou ont abandonné toutes leurs richesses. Jésus dans les chapitres qui suivent parle ensuite du sel qui ne doit pas perdre de sa saveur et surtout de la brebis perdue plus importante que le troupeau. Il retrouve son côté indulgent, d’abord héraut de l’amour. Il sait que nous sommes tous et toutes des brebis perdues au regard de ce qu’il nous propose comme vie.

Nous ne sommes pas placés devant le choix de tout appliquer à la lettre ou de ne plus être disciple de Jésus. Non, Jésus, qui sait que nous sommes ses brebis perdues, nous demande au moins, de temps en temps, d’arrêter de courir par monts et par vaux, de s’asseoir, et de délibérer en soi. D’entrer en débat avec soi-même sur notre propre vie, d’au moins oser nous poser les questions sur ce qui est important pour nous.

Déjà, et ce n’est pas si facile, de temps en temps, se poser ces questions.
J’ai dit.