Une censure qui manque de chair
Par Editeur le mercredi 19 septembre 2007, 10:44 - Articles, billets, chroniques - Lien permanent
Des blogs cathos obligent La Redoute à retirer un bijou représentant un squelette avec une couronne, de la marque Corpus Christi, l'assimilant peut-être un peu vite à une sorte de crucifix blasphématoire. Stéphane Lavignotte, pasteur de La Maison Verte, s'étonne de cette censure.
La « fatwa » sur un dessinateur suédois excite la presse
internationale. En revanche, le retrait de la vente - après une mini-agitation
orchestrée par quelques blogs catholiques conservateurs - par La Redoute d’un
collier représentant un squelette, lui-même orné d’une couronne, le tout
agrémenté d’une perle, de la marque Corpus Christi, est passé sous silence par
la plupart des médias (1).
Je trouve tout cela stupide.
D’abord le deux poids-deux mesures. Une censure musulmane fait les choux
gras de la presse. Une censure catholique est passée sous silence. L’une est
une intolérable atteinte à la liberté d’expression. L’autre, tout le monde s’en
fiche.
Ensuite, oui, il s’agit bien d’une atteinte à la liberté d’expression.
Certes, c’est un objet commercial. Mais c’est l’œuvre d’un créateur :
Thierry Gouguenot (2), dont la boutique est d'ailleurs dans l'arrondissement de
La Maison Verte. Il s’inscrit, s’inspire d’un mouvement, le mouvement gothique
(3). Il y a courant de pensée, mouvement de création, réflexion et parcours
d’un créateur (4).
On peut trouver cela moche - ce n’est pas mon cas. On peut être en désaccord
avec le mouvement gothique et discuter - ce serait intéressant et utile - sa
vision du rapport à la mort, à la vie, au sens de vivre la vie, de l’absurdité
du monde. Mais ces désaccords ne peuvent justifier une censure. Pourquoi
?
La liberté d’expression est un principe de base de notre démocratie. Elle a
ses limites qu'indique la loi : l’insulte, l’appel à la discrimination, à
la haine, à la violence raciale. Dans ces cas, la société se donne le droit de
« censurer ». Je crois que ces limites sont des exceptions
nécessaires, je crois aussi qu’on ne peut guère en rajouter sans mettre en
danger le principe de la liberté d’expression et donc notre vie démocratique.
Le blasphème est une forme de critique - certes dure à vivre pour certains
croyants - mais qui participe de la virulence commune du débat public.
J’ajouterais même, comme croyant, que le blasphème est nécessaire à notre foi.
Il nous empêche de nous endormir dans les certitudes et les représentations
faciles de Dieu. Je pense aussi - mais je fais plus là référence au débat sur
les caricatures de Mahomet - que cela ne doit pas nous exonérer du débat et de
l’effort de compréhension de l’autre et de ce qui le blesse.
Mais dans le cas de ce bijou, non seulement les limites légales et
communément admises de la liberté d’expression n’ont pas été dépassées, mais il
ne semble pas blasphématoire. Ce bijou peut être vu au contraire comme une
saine invitation au débat.
Si son créateur a bien voulu faire référence à la mort du Christ - ce qui
n'est pas sûr - alors ce bijou, cette mise en exergue du squelette, nous
rappelle toute l’horreur que représente cette croix ou ce crucifix qui est
notre symbole. Ce que les chrétiens portent autour du cou, ce n'est pas le
pendentif d'un dauphin ou d'un chat. Mais un instrument de torture, le moyen de
mise à mort le plus infamant de son temps, l'image d'un humain arrêté, torturé,
mis à mort, laissé à sécher sur le bois. Le squelette nous rappelle cette
violence alors que nous tentons de l’esthétiser en permanence en choisissant
des bijoux avec des formes et des couleurs doucereuses, que nous les ornons de
diamants ou d’or. Et la croix huguenote ne fait pas exception ! La
violence de ce bijou nous rappelle ce que disait Paul : nous adorons un
prophète crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les grecs. Ne
passons-nous pas souvent trop vite du prophète crucifié à la croix glorieuse
?
Ce squelette rappelle aussi ces nombreuses œuvres d’artistes contemporains
où le christ est remplacé par un soldat mort dans les tranchées de 14-18, une
femme violée, etc. On doit aussi trouver de telles représentations avec des
crucifix du Moyen-Age, hanté par la mort, la peste, les maladies. Parce qu’il
était aussi humain, nous nous rappelons que le Christ est crucifié chaque fois
qu’un humain est crucifié par la violence sociale, politique, culturelle, du
sexisme, de l'homophobie, de la maladie, de la prison. Et en Mission populaire,
cette réalité, nous la rencontrons tous les jours.
C'est dans ce sens que ce squelette est plus fidèle au symbole de la croix
que la plupart des crucifix que nous trouvons dans nos bijouteries. Il l’est
aussi dans un autre sens.
En lui mettant une couronne et une perle, le créateur semble rappeler à la
fois le texte biblique, la résurrection et la vie de l’esprit. Ce qu’on lit
dans les évangiles : la couronne d’épines mise par les soldats romains
pour moquer le roi des juifs. La résurrection : pour les chrétiens qui
croient en la résurrection, cette couronne nous rappelle que Jésus est le roi
de nos vies, malgré la mort qu’il va vaincre, le vrai roi contre toutes les
puissances - économiques, politiques, religieuses - qui voudraient guider nos
vies. L’esprit : La perle est un symbole que l’on trouve dans les croix
protestantes - même si c’est plus souvent la colombe - qui rappelle l’esprit,
cet esprit continue à courir le monde malgré la mort et les murs, cet esprit
qui inspire nos vies pour préparer le retour du Christ et l'installation de son
Royaume de justice.
En rendant violente l’image de la mort, et en esthétisant la couronne et la
perle, le créateur renverse les représentations habituelles :
l’esthétisation du corps du christ, la violence de la couronne d’épine. C’est
sans doute une critique gothique des représentations chrétiennes habituelles.
Mais une saine critique qui nous oblige à réfléchir à nos symboles, qui
paradoxalement redonne de la force à l’idée de résurrection et de combat contre
toutes les morts culturelles, sociales, de genre, etc. Cette saine critique
nous invite à rechercher en permanence le sens de nos symboles, pour ne pas
tomber dans l’habituel, le bigot, le religieux qui sont si loin de l'événement
Jésus Christ.
L'artiste a-t-il voulu dire tout cela ? A-t-il même voulu représenter
un crucifix ? Je n'en sais rien, j'aurais plaisir à en discuter avec lui.
En attendant, je le remercie de m'avoir obligé à penser ma foi.
Décidemment, je trouve idiote et scandaleuse cette censure.
Stéphane Lavignotte, pasteur de La Maison Verte
(1)Pointblog a levé le lièvre dimanche. (L'AFP a lancé l'affaire par une dépèche avant hier, France-Info l’évoque rapidement ce matin, Libé qui en fait à peine une brève, LCI.fr de même, rue89 en fait un peu plus.
(2) http://www.guideparismode.fr/paris_marque_zoom-start-1-p1-307.html
Thierry Gougenot , originaire de la ville de Lyon,est le créateur de la marque
de bijoux Corpus Christi,qui allient les symboles mortuaires de la religion
catholique et leur délicate beauté.Mélangeant ces objets forts,à caractères
nécessairement morbides,à des éléments plus doux et moins connotés.Il reussit à
faire une collection de bijoux non stéréotypée, légére,loin des clichés du
bijou gothique type,souvent lourd,et utilisant encore et toujours les mêmes
visuels.
(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_gothique Le mouvement gothique
est apparu entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 au
Royaume-Uni, et perdure avec plus ou moins de vitalité principalement en Europe
mais également sous des formes légèrement différentes dans le monde entier.
Cette sous-culture issue des mouvements punk et new wave, s'inspirant du cinéma
expressionniste allemand, du fantastique et du roman gothique, se caractérise
notamment (sans s'y réduire cependant) par une esthétique sombre, macabre,
parfois provocatrice. Cette dernière se traduit par un code vestimentaire (la
mode gothique) essentiellement basé sur le noir et les couleurs sombres,
souvent accessoirisé avec des clous ou des éléments considérés comme mystiques,
et perçu selon les points de vue comme sexy, provocateur, effrayant ou
excentrique.
(4) Voir un entretien très intéressant avec Thierry Gougenot ici. Où l'on voit son intérêt profond et ancien pour l'art
sacré, un rapport intéressant aux objets perdus.