Hébreux 12,18-26 : Nous sommes tous des hébreux apeurés...
Par Editeur le dimanche 2 septembre 2007, 23:32 - Prédications - Lien permanent
Prédication de rentrée, 2 septembre 2007, du pasteurs Stéphane Lavignotte sur Hébreu 12,18-26. Quand Dieu change de stratégie...
12.18 Vous ne vous êtes pas approchés d'une montagne qu'on pouvait toucher
et qui était embrasée par le feu, ni de la nuée, ni des ténèbres, ni de la
tempête,
12.19 ni du retentissement de la trompette, ni du bruit des paroles, tel que
ceux qui l'entendirent demandèrent qu'il ne leur en fût adressé aucune de
plus,
12.20 car ils ne supportaient pas cette déclaration: Si même une bête touche
la montagne, elle sera lapidée.
12.21 Et ce spectacle était si terrible que Moïse dit: Je suis épouvanté et
tout tremblant!
12.22 Mais vous vous êtes approchés de la montagne de Sion, de la cité du
Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades qui forment le choeur des
anges,
12.23 de l'assemblé des premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui
est le Dieu de tous, des esprits des justes parvenus à la perfection,
12.24 de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de
l'aspersion qui parle mieux que celui d'Abel.
12.25 Gardez-vous de refuser d'entendre celui qui parle; car si ceux-là
n'ont pas échappé qui refusèrent d'entendre celui qui publiait les oracles sur
la terre, combien moins échapperons-nous, si nous nous détournons de celui qui
parle du haut des cieux,
12.26 lui, dont la voix alors ébranla la terre, et qui maintenant a fait
cette promesse: Une fois encore j'ébranlerai non seulement la terre, mais aussi
le ciel.
Nous venons de lire l’épître aux hébreux.
Cette lettre n’a sans doute pas été écrite par Paul lui-même, mais par
quelqu’un de sa tendance, de sa bande. La plupart des lettres écrites pas Paul
ou ses proches sont adressées à des païens, des non juifs devenus chrétiens.
Cette lettre est adressée au contraire à des juifs devenus chrétiens.
En fait l’expression n’est pas tout à fait juste. Car à l’époque, le
christianisme n’était pas encore tout à fait une religion différente du
judaïsme. Les chrétiens étaient plutôt une tendance du judaïsme. On était juif
tendance Jésus, sous-tendance Paul. Ces juifs – qu’on appelle aujourd’hui des
judéo-chrétiens - auxquels est écrite la lettre continuent à fréquenter la
synagogue, ils font des allers-retours entre le temple et le cercle des
chrétiens.
Ils sont un peu comme nous qui faisons sans arrêt des allers-retours entre
le monde et l’évangile. Nous faisons des allers-retours entre les religions de
la société – la réussite, la puissance, mais peut-être aussi la solidarité ou
la révolution – et notre religion protestante, notre foi en Jésus et
l’évangile. Parfois, les deux se rejoignent, parfois elles se
contredisent.
Nous faisons aussi des allers-retours entre nos idées religieuses, héritées
de notre éducation, de notre famille, et puis la rencontre avec Jésus, avec
l’évangile, qui se passe à chaque fois que nous prions, que nous ouvrons la
bible, que nous notre réflexion est interpellée le dimanche matin.
Parfois, nos vieilles idées religieuses rejoignent nos rencontres avec
Jésus, parfois elles s’entre choquent, se contre-disent. L’auteur de la lettre
sait tout cela. Il le sait pour les hébreux auxquels il l’écrit. Peut-être le
pressent-il pour les lecteurs que nous sommes.
Pour leur parler, il part donc de ce qui est important pour eux, il utilise
des mots, des images qui comptent, qui leur parlent, et les fait glisser,
bouger, pour leur annoncer autre chose. Il veut leur faire comprendre ce qui
change entre l’ancienne alliance passée avec Moïse, et celle – nouvelle -
passée avec Jésus. Il part de la montagne du Sinaï ; de Moïse qui y reçoit
la parole de Dieu ; du peuple qui a du mal à la recevoir. Ce sont les
versets 18 à 21 principalement inspirés du chapitre 19 de l’exode. Et il
compare avec la montagne de Sion – la Jérusalem céleste- ; avec
Jésus ; et avec les lecteurs de la lettre.
Dans le chapitre 19 de l’exode, Dieu se manifeste à travers des éléments
naturels, une réalité palpable dit le texte : le feu, l’obscurité, les
ténèbres, un ouragan, une parole. Une réalité palpable qui entraîne la peur, la
crainte. La crainte d’un Dieu qui au Sinaï semble se manifester par la colère./
Dans la nouvelle réalité, Dieu n’est pas aussi tonitruant. Ce n’est pas une
réalité matérielle. Il s’agit d’une ville céleste, même si elle s’appelle
Jérusalem comme la vraie ville. Et il n’est plus question de colère mais d’une
réunion de fête.
Dans exode 19, bien qu’il s’agisse d’une réalité matérielle, il est
strictement interdit de toucher la montagne. Sous peine de lapidation !
Dans cette vision ancienne des choses, il est donc important de séparer le
divin et l’humain.
Cela rejoint un des débats de l’époque. Les grands patrons du judaïsme de
l’époque étaient les sadducéens. Ils collaboraient avec les romains, mais
surtout, ils étaient les grands prêtres qui avaient seuls le droit d’entrer
dans les lieux sacrés, comme le centre du temple. Les pharisiens au contraire,
leurs grands concurrents dont parlent beaucoup les évangiles, pensaient que
tout le monde devait devenir saint comme les grands prêtres. On moque dans les
évangiles l'obsession des pharisiens pour la loi, mais c’était une volonté de
démocratiser la sainteté : il ne s’agissait que tout le monde devienne
saint en appliquant la loi. Adoucir la distinction stricte entre humain et
divin.
Dans cette épître aux hébreux, l’auteur pousse encore plus loin les choses.
Non seulement, le texte insiste sur le fait que les destinataires de la lettre
se sont approchés du Mont Sion et de la Jérusalem Céleste – quand les premiers
devaient au contraire s’éloigner du mont Sinaï – mais il nous présente tout un
peuple humain très proche de Dieu. Dieu n’est plus seul en haut du mont Sinaï.
Il y a les anges. Mais aussi « les premiers-nés ayant été inscrits dans
les cieux » et « les esprits des justes étant parvenus à leur
accomplissement ».
Qui sont ces "premiers nés" ? Il y a débat là-dessus chez les
théologiens. Soit ce sont les personnes exemplaires citées au chapitre 11 de
l’épître – Abel, Enoch, Abraham, Sarah et encore toute une liste – qui par foi
ont obéi aveuglément à Dieu. Soit ce sont les premiers chrétiens qui ont suivi
Jésus. Quant aux "justes", on peut penser que ce sont les juifs qui ont été
exemplaires dans leur comportement, sans pour autant être cités dans la bible.
Toujours est-il que Dieu n’est plus seul. Et qu’il n’y a plus une séparation si
radicale entre l’humain et le divin. Chacun, quel qu’il soit, peut accueillir
Dieu dans sa vie, faire un bout de chemin – voir tout le chemin - avec lui, et
être accueilli par lui après sa mort.
Les juifs qui lisent cette lettre ne sont pas dans une situation facile. Les
chrétiens sont très minoritaires dans le judaïsme. Au mieux, on les considère
comme les membres d’une secte. Au pire, si la lettre a été écrite après l’an
70, on les considère comme des traîtres, car en 70, le temple a été détruit
dans une révolte contre les romains. Et les chrétiens ont refusé de prendre
part à la révolte. Les judéo-chrétiens sont donc dans une situation
difficile...
...Comme on peut parfois l’être nous aussi dans ce monde. Quand on nous
regarde comme membre d’une secte, d’une croyance bizarre qui ne devrait plus
avoir court dans le monde de la raison. Quand on est regardé de travers voir
poursuivi par la justice parce qu’on est étranger, sans-papiers. Comment Dieu
nous rencontre-t-il dans ces moments de difficulté ?
Dieu a manifestement changé de stratégie entre sa manifestation sur le Mont
Sinaï – alors que les juifs sont perdus dans le désert - et son retour dans la
Jérusalem de Jésus.
L’épître nous présente un Dieu qui a fini de se manifester par la puissance
et la brutalité de l’ouragan, et préfère la réalité spirituelle dont on peut se
faire proche.
Dieu choisit une divinité moins lointaine.
Les prêtres n’ont plus le monopole de communiquer avec lui. Des humains
peuvent être ses proches.
Dieu parle par des témoins – premiers nés, justes – qui nous invitent à
devenir des témoins à notre tour. Jusque-là, c’est la peur qu’il inspirait qui
devait amener à faire sa volonté. Mais la peur semble ne pas avoir été
efficace. Malgré la peur de Dieu, les humains n’ont pas suivi sa loi, ne l’ont
pas appliquée. C’est une nouvelle stratégie qu’essaye Dieu avec les humains,
avec nous. Celle de la proximité, d’un Dieu vivant dit le texte et non d’un
Dieu tonitruant…
…Et surtout un Dieu qui met fin à la peur.
Car que dit Moïse, l’humain de la première alliance : « je suis
terrifié et tremblant » ?
Que dit Jésus, le médiateur de la seconde alliance : « je ferai
trembler le ciel et la terre ».
Dans sa première stratégie avec les hommes, Dieu voulait être craint. Moïse
était terrifié et tremblant. Dans la seconde, que veut dire Jésus quand il
promet de faire trembler le ciel et la terre ? C’est extrait du livre du
prophète Aggée, un tout petit livre qu’on ne lit jamais. Et ce qui est annoncé
avec cette formule dans la livre d’Aggée comme par le Jésus de l’épître, ce
n’est pas de faire trembler la terre pour faire peur aux hommes, c’est la fin
des temps.
C’est le royaume.
La fin de la peur et de la violence, des guerres et de la faim, des pouvoirs
injustes et des misères humaines. La peur qui devait nous faire trembler est
convertie. La peur est transformée en espérance, nous ne tremblerons plus, mais
c’est le monde qui va trembler en passant dans le temps du royaume.///
Disciples de Jésus, on ne l’est pas une fois pour toute : nous
l’apprenons chaque jour. Chaque jour nous aimerions n’être que dans l’espérance
et l’amour de Dieu.
Mais nous baignons dans le monde et ses peurs ; nous sommes regagnés
par les croyances et les peurs de l’enfance. Dans le monde : la peur des
agressions, des contrôles de police, de la perte de l’emploi, de rater nos
projets et des milliers d’autres peurs encore. Ressurgis de l’enfance : la
peur de ne plus êtres aimés, la peur d’être grondés, par nos parents, nos
proches, nos supérieurs. Resurgis des religions à l’ancienne : la peur de
Dieu lui-même, Dieu qui punirait jugerait…
Et dans la société : un discours calqué sur ce vieux discours
religieux, un discours qui pense qu’on résoudra les problèmes de délinquance,
de chômage, de pédophilie, d’immigration par la peur du gendarme, du contrôle,
de l’expulsion.
Le texte que nous avons lu aujourd’hui nous dit que ces peurs seront bien
incapables de nous rendre plus justes, plus aimables, plus proches de Dieu. Et
donc a fortiori de construire un monde plus proche du Royaume.
Le texte nous dit que Dieu n’agit pas à travers ces peurs, que ce ne sont
pas des épreuves qu’il nous envoie. Qu’il n’est pas un Dieu qui veut obtenir
notre collaboration par la peur. Il a renoncé à cette stratégie, elle ne marche
pas.
Au contraire, il se fait proche de nous, nous invite à se rapprocher de lui,
par la prière, la méditation, le travail sur la bible. Il nous envoie ses
témoins, nous invite à devenir des témoins.
Il nous annonce l’espérance du Royaume, de la fin des pleurs et des
injustices. Par tout cela, il transforme tout ce qui nous faisait trembler, il
le transforme en espérance.
Il nous dit : on ne combat pas la peur, la lâcheté, les imperfections
des humains en faisant peur. On les combat par l’amour, l’amour que Dieu nous
donne sans condition, pour que nous le donnions à notre tour sans condition.
Réapprendre cela, jour après jour, dans nos allers-retours entre le monde et
l’évangile, entre le vieil homme que nous étions et le nouvel humain que nous
devenons,
c’est chaque jour apprendre à devenir disciple de Jésus.