12.18 Vous ne vous êtes pas approchés d'une montagne qu'on pouvait toucher et qui était embrasée par le feu, ni de la nuée, ni des ténèbres, ni de la tempête,

12.19 ni du retentissement de la trompette, ni du bruit des paroles, tel que ceux qui l'entendirent demandèrent qu'il ne leur en fût adressé aucune de plus,

12.20 car ils ne supportaient pas cette déclaration: Si même une bête touche la montagne, elle sera lapidée.

12.21 Et ce spectacle était si terrible que Moïse dit: Je suis épouvanté et tout tremblant!

12.22 Mais vous vous êtes approchés de la montagne de Sion, de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades qui forment le choeur des anges,

12.23 de l'assemblé des premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui est le Dieu de tous, des esprits des justes parvenus à la perfection,

12.24 de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de l'aspersion qui parle mieux que celui d'Abel.

12.25 Gardez-vous de refuser d'entendre celui qui parle; car si ceux-là n'ont pas échappé qui refusèrent d'entendre celui qui publiait les oracles sur la terre, combien moins échapperons-nous, si nous nous détournons de celui qui parle du haut des cieux,

12.26 lui, dont la voix alors ébranla la terre, et qui maintenant a fait cette promesse: Une fois encore j'ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.


Nous venons de lire l’épître aux hébreux.

Cette lettre n’a sans doute pas été écrite par Paul lui-même, mais par quelqu’un de sa tendance, de sa bande. La plupart des lettres écrites pas Paul ou ses proches sont adressées à des païens, des non juifs devenus chrétiens. Cette lettre est adressée au contraire à des juifs devenus chrétiens.

En fait l’expression n’est pas tout à fait juste. Car à l’époque, le christianisme n’était pas encore tout à fait une religion différente du judaïsme. Les chrétiens étaient plutôt une tendance du judaïsme. On était juif tendance Jésus, sous-tendance Paul. Ces juifs – qu’on appelle aujourd’hui des judéo-chrétiens - auxquels est écrite la lettre continuent à fréquenter la synagogue, ils font des allers-retours entre le temple et le cercle des chrétiens.

Ils sont un peu comme nous qui faisons sans arrêt des allers-retours entre le monde et l’évangile. Nous faisons des allers-retours entre les religions de la société – la réussite, la puissance, mais peut-être aussi la solidarité ou la révolution – et notre religion protestante, notre foi en Jésus et l’évangile. Parfois, les deux se rejoignent, parfois elles se contredisent.

Nous faisons aussi des allers-retours entre nos idées religieuses, héritées de notre éducation, de notre famille, et puis la rencontre avec Jésus, avec l’évangile, qui se passe à chaque fois que nous prions, que nous ouvrons la bible, que nous notre réflexion est interpellée le dimanche matin.

Parfois, nos vieilles idées religieuses rejoignent nos rencontres avec Jésus, parfois elles s’entre choquent, se contre-disent. L’auteur de la lettre sait tout cela. Il le sait pour les hébreux auxquels il l’écrit. Peut-être le pressent-il pour les lecteurs que nous sommes.

Pour leur parler, il part donc de ce qui est important pour eux, il utilise des mots, des images qui comptent, qui leur parlent, et les fait glisser, bouger, pour leur annoncer autre chose. Il veut leur faire comprendre ce qui change entre l’ancienne alliance passée avec Moïse, et celle – nouvelle - passée avec Jésus. Il part de la montagne du Sinaï ; de Moïse qui y reçoit la parole de Dieu ; du peuple qui a du mal à la recevoir. Ce sont les versets 18 à 21 principalement inspirés du chapitre 19 de l’exode. Et il compare avec la montagne de Sion – la Jérusalem céleste- ; avec Jésus ; et avec les lecteurs de la lettre.

Dans le chapitre 19 de l’exode, Dieu se manifeste à travers des éléments naturels, une réalité palpable dit le texte : le feu, l’obscurité, les ténèbres, un ouragan, une parole. Une réalité palpable qui entraîne la peur, la crainte. La crainte d’un Dieu qui au Sinaï semble se manifester par la colère./ Dans la nouvelle réalité, Dieu n’est pas aussi tonitruant. Ce n’est pas une réalité matérielle. Il s’agit d’une ville céleste, même si elle s’appelle Jérusalem comme la vraie ville. Et il n’est plus question de colère mais d’une réunion de fête.

Dans exode 19, bien qu’il s’agisse d’une réalité matérielle, il est strictement interdit de toucher la montagne. Sous peine de lapidation ! Dans cette vision ancienne des choses, il est donc important de séparer le divin et l’humain.

Cela rejoint un des débats de l’époque. Les grands patrons du judaïsme de l’époque étaient les sadducéens. Ils collaboraient avec les romains, mais surtout, ils étaient les grands prêtres qui avaient seuls le droit d’entrer dans les lieux sacrés, comme le centre du temple. Les pharisiens au contraire, leurs grands concurrents dont parlent beaucoup les évangiles, pensaient que tout le monde devait devenir saint comme les grands prêtres. On moque dans les évangiles l'obsession des pharisiens pour la loi, mais c’était une volonté de démocratiser la sainteté : il ne s’agissait que tout le monde devienne saint en appliquant la loi. Adoucir la distinction stricte entre humain et divin.


Dans cette épître aux hébreux, l’auteur pousse encore plus loin les choses. Non seulement, le texte insiste sur le fait que les destinataires de la lettre se sont approchés du Mont Sion et de la Jérusalem Céleste – quand les premiers devaient au contraire s’éloigner du mont Sinaï – mais il nous présente tout un peuple humain très proche de Dieu. Dieu n’est plus seul en haut du mont Sinaï. Il y a les anges. Mais aussi « les premiers-nés ayant été inscrits dans les cieux » et « les esprits des justes étant parvenus à leur accomplissement ».

Qui sont ces "premiers nés" ? Il y a débat là-dessus chez les théologiens. Soit ce sont les personnes exemplaires citées au chapitre 11 de l’épître – Abel, Enoch, Abraham, Sarah et encore toute une liste – qui par foi ont obéi aveuglément à Dieu. Soit ce sont les premiers chrétiens qui ont suivi Jésus. Quant aux "justes", on peut penser que ce sont les juifs qui ont été exemplaires dans leur comportement, sans pour autant être cités dans la bible. Toujours est-il que Dieu n’est plus seul. Et qu’il n’y a plus une séparation si radicale entre l’humain et le divin. Chacun, quel qu’il soit, peut accueillir Dieu dans sa vie, faire un bout de chemin – voir tout le chemin - avec lui, et être accueilli par lui après sa mort.

Les juifs qui lisent cette lettre ne sont pas dans une situation facile. Les chrétiens sont très minoritaires dans le judaïsme. Au mieux, on les considère comme les membres d’une secte. Au pire, si la lettre a été écrite après l’an 70, on les considère comme des traîtres, car en 70, le temple a été détruit dans une révolte contre les romains. Et les chrétiens ont refusé de prendre part à la révolte. Les judéo-chrétiens sont donc dans une situation difficile...

...Comme on peut parfois l’être nous aussi dans ce monde. Quand on nous regarde comme membre d’une secte, d’une croyance bizarre qui ne devrait plus avoir court dans le monde de la raison. Quand on est regardé de travers voir poursuivi par la justice parce qu’on est étranger, sans-papiers. Comment Dieu nous rencontre-t-il dans ces moments de difficulté ?

Dieu a manifestement changé de stratégie entre sa manifestation sur le Mont Sinaï – alors que les juifs sont perdus dans le désert - et son retour dans la Jérusalem de Jésus.

L’épître nous présente un Dieu qui a fini de se manifester par la puissance et la brutalité de l’ouragan, et préfère la réalité spirituelle dont on peut se faire proche.

Dieu choisit une divinité moins lointaine.

Les prêtres n’ont plus le monopole de communiquer avec lui. Des humains peuvent être ses proches.

Dieu parle par des témoins – premiers nés, justes – qui nous invitent à devenir des témoins à notre tour. Jusque-là, c’est la peur qu’il inspirait qui devait amener à faire sa volonté. Mais la peur semble ne pas avoir été efficace. Malgré la peur de Dieu, les humains n’ont pas suivi sa loi, ne l’ont pas appliquée. C’est une nouvelle stratégie qu’essaye Dieu avec les humains, avec nous. Celle de la proximité, d’un Dieu vivant dit le texte et non d’un Dieu tonitruant…

…Et surtout un Dieu qui met fin à la peur.

Car que dit Moïse, l’humain de la première alliance : « je suis terrifié et tremblant » ?

Que dit Jésus, le médiateur de la seconde alliance : « je ferai trembler le ciel et la terre ».

Dans sa première stratégie avec les hommes, Dieu voulait être craint. Moïse était terrifié et tremblant. Dans la seconde, que veut dire Jésus quand il promet de faire trembler le ciel et la terre ? C’est extrait du livre du prophète Aggée, un tout petit livre qu’on ne lit jamais. Et ce qui est annoncé avec cette formule dans la livre d’Aggée comme par le Jésus de l’épître, ce n’est pas de faire trembler la terre pour faire peur aux hommes, c’est la fin des temps.

C’est le royaume.

La fin de la peur et de la violence, des guerres et de la faim, des pouvoirs injustes et des misères humaines. La peur qui devait nous faire trembler est convertie. La peur est transformée en espérance, nous ne tremblerons plus, mais c’est le monde qui va trembler en passant dans le temps du royaume.///

Disciples de Jésus, on ne l’est pas une fois pour toute : nous l’apprenons chaque jour. Chaque jour nous aimerions n’être que dans l’espérance et l’amour de Dieu.

Mais nous baignons dans le monde et ses peurs ; nous sommes regagnés par les croyances et les peurs de l’enfance. Dans le monde : la peur des agressions, des contrôles de police, de la perte de l’emploi, de rater nos projets et des milliers d’autres peurs encore. Ressurgis de l’enfance : la peur de ne plus êtres aimés, la peur d’être grondés, par nos parents, nos proches, nos supérieurs. Resurgis des religions à l’ancienne : la peur de Dieu lui-même, Dieu qui punirait jugerait…

Et dans la société : un discours calqué sur ce vieux discours religieux, un discours qui pense qu’on résoudra les problèmes de délinquance, de chômage, de pédophilie, d’immigration par la peur du gendarme, du contrôle, de l’expulsion.

Le texte que nous avons lu aujourd’hui nous dit que ces peurs seront bien incapables de nous rendre plus justes, plus aimables, plus proches de Dieu. Et donc a fortiori de construire un monde plus proche du Royaume.

Le texte nous dit que Dieu n’agit pas à travers ces peurs, que ce ne sont pas des épreuves qu’il nous envoie. Qu’il n’est pas un Dieu qui veut obtenir notre collaboration par la peur. Il a renoncé à cette stratégie, elle ne marche pas.

Au contraire, il se fait proche de nous, nous invite à se rapprocher de lui, par la prière, la méditation, le travail sur la bible. Il nous envoie ses témoins, nous invite à devenir des témoins.

Il nous annonce l’espérance du Royaume, de la fin des pleurs et des injustices. Par tout cela, il transforme tout ce qui nous faisait trembler, il le transforme en espérance.

Il nous dit : on ne combat pas la peur, la lâcheté, les imperfections des humains en faisant peur. On les combat par l’amour, l’amour que Dieu nous donne sans condition, pour que nous le donnions à notre tour sans condition. Réapprendre cela, jour après jour, dans nos allers-retours entre le monde et l’évangile, entre le vieil homme que nous étions et le nouvel humain que nous devenons,

c’est chaque jour apprendre à devenir disciple de Jésus.