Actes 2, 1 à 14.

  Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d'un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d'eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit, et se mirent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. Or, il y avait en séjour à Jérusalem des Juifs, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui eut lieu, la multitude accourut, et elle fut confondue parce que chacun les entendait parler dans sa propre langue. Ils étaient tous dans l'étonnement et la surprise, et ils se disaient les uns aux autres : Voici, ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l'Égypte, le territoire de la Libye voisine de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu ? 
Ils étaient tous dans l'étonnement, et, ne sachant que penser, ils se disaient les uns aux autres : Que veut dire ceci ? Mais d'autres se moquaient, et disaient: Ils sont pleins de vin doux.

On a souvent l’idée que pour être compris, il faut être précis dans ce qu’on raconte, utiliser les bons mots. D’ailleurs, combien de polémiques dans les médias suite à un mot dit pour un autre par un homme politique. Nous-mêmes, nous nous empoisonnons souvent l’existence en repensant à des choses qu’on nous a dites : pourquoi a-t-il ou a-t-elle dit ce mot là ? Qu’y a-t-il derrière ? ça cache quoi ? Et bien dans ce texte, Dieu nous dit que nous avons tort d‘être si pointilleux. Nous avons d’un côté les apôtres, de l’autre le public des juifs des nations. Comment les uns parlent aux autres ? Nous allons d’abord voir les choses du côté de ceux qui parlent, les apôtres. Nous regarderons ensuite du côté de ceux qui écoutent. Les peuples. Les apôtres. Combien sont-ils. Sont-ils les 12 apôtres ou les 120 missionnaires que Pierre a embauché au chapitre précédent ? Ou les 12 + les 120 ? S’ils sont 132, ils ne peuvent pas rentrer dans la Maison dont parle le texte. Mais s’ils ne sont que 12 comment font -ils pour parler les 17 langues des peuples présents ? Ce n’est pas pratique : ça veut dire que 5 apôtres sur 12 doivent parler deux langues en même temps. On imagine qu’il faut placer deux phrases de cappadocien au milieu d’une tirade en pamphylien. Imaginez le mélange, on ne doit pas comprendre grand-chose. Voilà qui sont les apôtres. Mais que font-ils ? Ce n’est guère plus clair. Ils revivent en partie quelque chose qui s’est déjà passé il y a longtemps. Ceux qui vivent l’épisode de Pentecôte, ou ceux qui lisent le texte des actes des apôtres reconnaissent en effet dans ce qui arrive les même signaux qu’envoie Dieu quand il fait descendre les Tables de la Loi, sur le Sinaï en Exode 19, 16-19. Sur le Sinaï comme à Pentecote, il y des coups de tonnerres, des éclairs, le feu, une épaisse nuée. Mais il y a une différence importante entre l’épisode sur le Sinaï et l’épisode de Pentecôte. Dans le texte de l’Exode évoqué - la descente de la loi au Sinaï - on est dans le précis, il y a des faits dont on nous dit qu’ils se passent réellement : il y eut des tonnerres, des éclairs, et une épaisse fumée. Le seigneur descendait dans la fumée, cette fumée s’élevait. C’est différent dans ce qui arrive aux apôtres. Il advint tout à coup du ciel un fracas comme si un vent violent se mettait à souffler. Apparurent à eux des langues comme du feu. Ils parlaient en d’autres langues comme si l’esprit se donnait de s’exprimer à eux. Ça veut dire quoi ce comme ? C’est un drôle de mot, comme : Il veut dire à la fois : “ c’est pareil ”. Et en même temps : “ C’est un peu différent ”. ça veut dire : “ Je vous dis une chose pour que vous compreniez mieux autre chose ”. C’est tout sauf précis. Compliqué ? Pas tant que ça. On fait tous cela. Une soirée est prévue chez des amis ou des cousins. Pour dire « je n’ai pas envie d’y aller », on ne dit pas « je n’ai pas envie d’y aller », mais peut-être « je ne me sens pas bien », « je n’ai rien à me mettre », « je me lève tôt demain matin ». Contrairement à ce qu’on croit souvent, à ce qui nous semble évident, l’imprécision semble donc un moyen de se faire comprendre. Reprenons le déroulement du récit : Se pose sur chacun d’eux une langue comme du feu : Quelque chose apparaît qui s’adapte à chacun des apôtres. Ils se mirent à parler dans chaque langue, comme si l’esprit saint parlait par eux. L’imprécision d’un nouveau “ comme ” permet à chacun de ceux-là, de parler dans la langue de chacun des autres auquel il s’adresse. De chacun selon ce qu’il est - différent, et il faut s’y adapter - à chacun selon ce qu’il comprend : lui aussi différent, et il faut s‘y adapter. Ce flou du côté des émetteurs, de ceux qui parlent, ce flou voulu par Dieu, permet de mieux se comprendre. Il y a également du flou du côté de la réception. Intéressons-nous maintenant comme annoncé à ceux qui reçoivent le message. Qui sont-ils ? C’est d’abord très imprécis. On parle d’une manière vague des juifs pieux vivants dans tous les pays. Puis cela se précise : il y a cette longue liste de nationalités qui nous parait bizarre. Mais une liste qui pour les auditeurs de l’époque est familière. Cette liste des nations, on la trouve déjà dans l’ancien testament : c’est la liste des tribus issues de Noé, juste avant l’épisode de Babel : La tour de Babel, une histoire de langues qui se mélangent, mais où à la différence de Pentecôte, on ne se comprend pas. Est-ce exactement la même liste ? Pas tout à fait : Rome a été ajoutée à la liste de Babel. Là on pourrait se dire qu’on est précis quand même. Pourtant sont encore ajoutés deux peuples qui mettent carrément le bazar. Les Crétois et les Arabes. Ce qui dans le vocabulaire de l’époque signifie : tous ceux qui habitent à l’ouest, tous ceux qui habitent à l’est ! On a une liste précise et puis on rajoute : et puis tous les gens qui habitent à l’est et à l’ouest ! Ça y est c’est encore à peu près autant imprécis que ça l’était du côté du nombre des apôtres. Que font-ils ? Le miracle jusque-là c’était quoi ? Les apôtres « parlent en d’autres langues ». Mais du côté des auditeurs juifs, c’est différent. Ils disent : “ Alors qu’ils sont galiléens, comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle. ” Ils ne disent pas : “ Comment se fait-il qu’ils parlent dans nos langues maternelles. Mais bien : Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Alors quel est le miracle ? Le miracle est-il de parler la langue de l’autre ? De comprendre la langue de l’autre ? D’entendre l’autre comme s’il parlait ma langue alors qu‘il parle la sienne ? Quelqu’un qui parlerait en kikongo et que je comprendrais en français ? Que ce soit du côté de ceux qui parlent ou de ceux qui écoutent, on est en tout cas loin de l’idée que pour être compris de l’autre, il faudrait être précis : Chacune des parties en présence à une identité imprécise. L’action elle-même, la nature du miracle – miracle du parler ? miracle de l’écoute ? – n’est pas claire. La façon de s’exprimer – l’importance du « comme » évoquée au début – laisse une marge de quiproquo, d’erreur possible. Et ceux qui sont à l’extérieur de la scène et la voient, qu’en pensent-ils ? Ils étaient stupéfaits, perplexes termine le texte. Et ils s’interrogent : Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’on pourrait traduire plus littéralement par : où veulent-ils en venir ? Et vous vous demandez peut-être aussi : et lui aussi , où veut-il lui en venir ? Je veux en venir à cela : ce qui est fort, c’est que malgré les flous et les imprécisions, ils ont compris le message. Le texte dit : “ Et pourtant, nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes œuvres de Dieu ”. C’est cela le miracle. Que malgré cette imprécision, ils se comprennent, et surtout, ils comprennent les œuvres de Dieu. Et nous pouvons-nous revivre ce miracle ? Qu’est-ce qui nous permettrait de le revivre ? Nous, quand nous rencontrons des gens qui n’ont pas les même langues que nous, comment cela se passe-t-il ? Quand deux personnes de langues différentes se rencontrent, on sait ce qui gêne dans la communication : on ne parle pas la même langue. Alors, on utilise des gestes, des mimiques, le regard, « comme une troisième langue », un « comme » qui permet d’échanger. On accepte l’imprécision, jusqu’au flou total - parler avec les mains - pour essayer de comprendre l’autre. Et n’est-ce pas finalement dans les cas où l’on croit parler la même langue qu’on a parfois le plus de mal à se comprendre ? On a l’impression que parce qu’une personne parle le français - ou le douala, ou le kikongo - comme nous, il parlerait la même langue que nous. On s’accroche à cela. Alors c’est autre chose qui peut nous gêner. Les fautes de grammaire ou au contraire une langue trop bien léchée, trop maniérée. Il y peut y avoir le maquillage, les habits, le fait que le pasteur porte ou pas une robe, ou a un rabat mal placé, la façon qu’il ou elle a d’être plus ou moins collé ou à distance de moi... Des façons d’être qui montrent différents rapports aux normes du masculin ou du féminin. Ça crée comme un brouillard, quelque chose qu’on ne perçoit pas toujours, d’inconscient mais qui nous trouble. Ainsi naissent sans doute des rejets, des agacements, des gênes, des “ ils ne sont pas comme nous ” qu‘on a du mal à identifier. Le texte d’aujourd’hui nous invite pourtant à faire une place au flou, même si dans un premier temps, ce flou nous gêne et nous désarçonne.

Dieu nous invite à ne pas attendre des autres, à ne pas imposer aux autres une trop grande obligation de précision dans leur façon de se présenter, de s’exprimer. Faire l’effort d’être disponible à la langue de l’autre, de chacun, de la personne que je rencontre. Et ce qui est valable pour nos sœurs et frères humains, ne l’est-il pas aussi pour Dieu ? Trop souvent, n’attendons-nous pas de Dieu des signes précis, des messages évidents. Parfois, il nous en envoie. Mais parfois il décide d‘être flou, imprécis dans sa manière de s‘adresser à nous. Pour que l’esprit saint puisse travailler, pour que son message puisse s’adapter à nous. Et peut-être aussi pour que nous gardions notre liberté, que nous ne devenions pas ses simples pions, d‘un Dieu qui nous dirigerait comme un général dirige ses soldats avec des ordres précis et brefs. A mon commandement, droite ! Cela ne nous dit-il pas aussi des choses sur nos façons de construire nos églises ou la vie en société ? Collectivement, ensemble, nous pouvons aussi inventer, pas seulement des dogmes, des textes intelligents, des positions politiques, des dispositifs qui marchent mais aussi inventer des “ comme ” : des liturgies, des chants, des gestes, des flous, des ambiances. Des choses pas très précises mais qui permettent de trouver des manières de dire les choses ensemble, qui laissent de la place à chacun, quels que soient les horizons de la terre ou de l‘expérience humaine dont nous venons.

Tout cela est nécessaire pour une raison fondamentale : Pourquoi malgré leurs différences, les personnages de Pentecôte arrivent-ils à se comprendre ? Grâce à l’Esprit saint. En laissant du flou, de la place, de l’imprécision et pas seulement des choses bien réglées, nous laissons de la place pour que l’Esprit saint, Dieu, puisse s’insinuer, venir faire bouger les choses, venir nous aider à nous comprendre les uns les autres. On ne respire pas en fermant la bouche et le nez. On ne laisse pas rentrer l’esprit saint en fermant, calfeutrant les portes et les fenêtres de nos vies, de nos églises, de nos pays. Stéphane Lavignotte