C’est quoi, être chrétien ? C’est aimer son prochain, c’est annoncer la bonne nouvelle de l’avènement du Royaume de Dieu, c’est tendre l’autre joue à celui qui nous frappe, c’est pardonner à ceux qui nous ont offensé et les aimer quand même car « ils ne savent pas ce qu’ils font » ? Pour beaucoup c’est être docile et modéré, fraternel diront certains. Pour beaucoup aussi, c’est respecter les autorités humaines car « il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu » (Romain, 13, 1). Pourtant Jésus lui-même a dit de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ; ce qui revient à distinguer clairement les autorités humaines, de Dieu lui-même, et à dissocier les ordres qui viennent des hommes, des obligations de notre conscience et de notre foi. Alors que faut-il faire ? Que faire en face d’autorités dont les pratiques se révèlent contraire à notre foi ? Obéir et se résigner, ou se révolter et s’opposer ? Durant la seconde guerre mondiale, c’est cette question qui s’est posée à tous les chrétiens du monde et notamment aux habitants du plateau du Chambon-sur-Lignon, terre d’accueil de la Montagne Protestante, et seul village honoré collectivement plusieurs années ensuite par Yad Vashem de la médaille des Justes pour avoir caché et sauvé plusieurs milliers de juifs (des enfants pour la plupart) ainsi que des refugiés de toutes origines et confessions. En juillet 1943, le pasteur Daniel Curtet fait un exposé aux jeunes du plateau dans lequel il leur explique que le chrétien se trouve, sur ce sujet, en équilibre entre deux abîmes : accorder trop d’importance aux lois humaines, ce qui serait contraire au message du Christ, et nier purement et simplement les autorités en place (en l’occurrence l’Etat Français de Pétain et la puissance occupante nazie), ce qui serait contraire à Romain 13. Or la réponse se trouve aussi dans la Bible : chaque fois qu’il y a conflit entre la foi et la loi, « il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5, 29). Et le pasteur Curtet de dégager aussitôt trois cas où le chrétien se doit d’entrer en résistance : lorsque l’Etat veut être le maître absolu, lorsque l’Etat ne laisse pas l’Eglise prêcher librement, et surtout lorsque l’Etat ne respecte pas les droits de la personne. C’est au cours de l’été 1942, sur ce même plateau du Vivarais-Lignon, en Haute-Loire, à l’extrême nord des Cévennes, à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau du Chambon-sur-Lignon, qu’est venu s’installer un jeune écrivain souffrant de tuberculose. Il venait profiter du bon air... il s’appelait Albert Camus et travaillait alors sur ce qu’il appelait une « sorte de roman » et qui sera publié quelques années plus tard, en 1947, sous le titre de La Peste. Dans son carnet, il notera : « je me révolte donc je suis ». Dans L’Homme Révolté, en 1951, il reprendra cette réflexion fondamentale en lui donnant une portée universelle et une dimension collective : « Je me révolte donc nous sommes ».

Ainsi, ce qui fonde l’homme, ce qui fait qu’un homme est un homme, ce ne serait donc pas seulement d’être conscient de penser, comme le disait Descartes avec son célèbre « cogito ergo sum » (je pense donc je suis), mais ce serait de se révolter. En effet à quoi bon être capable de penser, si penser conduit seulement à constater l’absurdité du monde et des comportements humains dans ce monde ? Donc si je me révolte, je suis, mais plus encore : nous sommes… Car en se révoltant, l’homme ne devient pas seulement homme lui-même, il fonde et proclame l’humanité toute entière par sa propre révolte. L’homme révolté fait ce saut qualitatif qui justifie l’homme. Pour le chrétien, il y a là comme une rédemption à portée de chacun. Nous, chrétien ou non, n’avons donc jamais été aussi égaux et libres que devant la révolte. Son cri n’est pas intellectuel, il est instinctif. Pousser le cri de la révolte contre l’intolérable, dénoncer et refuser l’inacceptable, c’est non seulement pour celui qui pousse ce cri proclamer qu’il existe lui-même, mais c’est aussi et surtout entrainer à sa suite toute l’humanité dans le mouvement inverse de celui de la chute. « Quiconque sauve une vie, sauve l’humanité toute entière », rappelle le Talmud cité sur la plaque honorant les Justes et posée en 1979 par Yad Vashem en face du Temple du Chambon-sur-Lignon. Pousser le cri de la révolte, c’est avoir une foi en éveil, une foi vivante et agissante, c’est donner un sens à cette foi, c’est être vigilant et être prêt à résister, au nom de l’homme, que Jésus Christ (faut-il le rappeler) a tenu à replacer au centre de la foi, notamment un jour de Sabbat, en rappelant que la loi (la loi divine, et donc a fortiori la loi des hommes), était faite pour l’homme et non l’inverse. Nul n’est plus libre que le chrétien ; nul ne devrait être plus conscient de ses responsabilités. Résister, ce mot devrait être gravé dans la conscience des chrétiens et plus encore dans celle des protestants, comme Marie Durand l’a gravé dans la pierre de la Tour de Constance. Dans un exposé fait en 1948 au couvent des dominicains de Latour-Maubourg, Albert Camus concluait son intervention en ces termes : « Les chrétiens sont nombreux. (…) Si les chrétiens s’y décidaient, des millions de voix, des millions vous m’entendez, s’ajouteraient dans le monde au cri d’une poignée de solitaires, qui sans foi ni loi, plaident aujourd’hui un peu partout et sans relâche, pour les enfants et pour les hommes. » Que ne pourrait-on pas avoir le même regret aujourd’hui ? Oui, mais nous ne sommes plus en guerre, me direz-vous. Mais en 1948, la menace nazie était déjà écartée. En fait, ce dont Albert Camus avait pleinement conscience, c’est que les menaces qui pèsent sur l’homme sont permanentes et multiformes. Son roman La Peste, dont, rappelez-vous, la première version a été écrite alors qu’il séjournait au Chambon-sur-Lignon en 1942-43, se termine sur ces mots : « Ecoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut pourtant lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. » Alors je me pose la question, comme je vous la pose aussi : Sommes-nous des chrétiens ? Sommes-nous prêts ? Ce que notre conscience nous demande, notre foi l’exige ! C’est peut-être là le vrai Réveil... Aujourd’hui, les paroles prononcées en chaire dans le Temple du Chambon-sur-Lignon par le pasteur André Trocmé un certain dimanche 23 juin 1940, bien avant la proclamation des lois anti-juives de Vichy, sont d’une étrange actualité : « Le devoir des chrétiens est d’opposer à la violence exercée sur leur conscience les armes de l’esprit. Nous résisterons chaque fois qu’on exigera de nous des soumissions contraires aux ordres de l’Evangile. Nous le ferons sans crainte, comme aussi sans orgueil et sans haine. »

Jean-Loup Othenin-Girard