Egard Morin et les "Maisons de la Fraternité"
Par Editeur le mardi 24 avril 2007, 00:45 - Articles, billets, chroniques - Lien permanent
Lors des présidentielles, Edgar Morin a proposé la création de "Maisons de la Fraternité".
Si j’avais été candidat... , par Edgar Morin
LE MONDE | 24.04.07 | 14h26 • Mis à jour le 24.04.07 | 14h26
Chères concitoyennes et chers concitoyens, je dois d’abord rappeler que la
France ne vit ni en vase clos ni dans un monde immobile. Nous devons prendre
conscience que nous vivons une communauté de destin planétaire, face aux
menaces globales qu’apportent la prolifération des armes nucléaires, le
déchaînement des conflits ethnico-religieux, la dégradation de la biosphère, le
cours ambivalent d’une économie mondiale incontrôlée, la tyrannie de l’argent,
l’union d’une barbarie venue du fond des âges et de la barbarie glacée du
calcul technique et économique.
Le système planétaire est condamné à la mort ou à la transformation. Notre
époque de changement est devenue un changement d’époque.
Je ne vous promets pas le salut, mais j’indiquerai la longue et difficile
voie vers une Terre Patrie et une Société Monde, ce qui signifie d’abord la
réforme de l’ONU pour dépasser les souverainetés absolues des Etats-nations
tout en reconnaissant pleinement leur autorité pour les problèmes qui ne sont
pas de vie/mort pour la planète.
Je ferai tout mon possible pour donner à l’Europe consistance et volonté en
y instituant une autonomie politique et militaire. Je lui présenterai un grand
dessein : réformer sa propre civilisation en y intégrant l’apport moral et
spirituel d’autres civilisations ; contribuer à un nouveau type de
développement dans les nations africaines ; instituer une régulation des
prix pour les produits fabriqués à coût minime dans l’exploitation des
travailleurs asiatiques ; élaborer une politique commune d’insertion des
immigrés ; enfin et surtout en faire un foyer exemplaire de paix,
compréhension et tolérance ; dans ce sens, intervenir au Darfour, en
Tchétchénie, au Moyen-Orient et prévenir la guerre de civilisations.
En ce qui concerne la France. Je ne formulerai pas un programme, inopérant
dans les situations changeantes ; je définirai une stratégie qui tienne
compte des événements et des accidents. Pour l’immédiat je susciterai deux
rencontres entre partenaires sociaux, l’une sur l’emploi et les salaires,
l’autre sur les retraites.
Je constituerai deux comités permanents visant à réduire les ruptures
sociales :
1) un comité permanent de lutte contre les inégalités, qui s’attaquera en
premier lieu aux excès (de bénéfices et rémunérations au sommet) et aux
insuffisances (de niveau et qualité de vie à la base) ;
2) un comité permanent chargé de renverser le déséquilibre accru depuis 1990
dans la relation capital-travail.
Etant donné l’intégration vitale d’une politique écologique, je constituerai
un troisième comité permanent qui traitera des transformations sociales et
humaines qui s’imposent.
J’indiquerai la voie d’une politique de civilisation qui ressusciterait les
solidarités, ferait reculer l’égoïsme, et plus profondément reformerait la
société et nos vies. De fait, notre civilisation est en crise. Là où il est
arrivé, le bien-être matériel n’a pas nécessairement apporté le bien-être
mental, ce dont témoignent les consommations effrénées de drogues,
anxiolytiques, antidépresseurs, somnifères. Le développement économique n’a pas
apporté le développement moral. L’application du calcul, de la chronométrie, de
l’hyperspécialisation, de la compartimentation au travail, aux entreprises, aux
administrations et finalement à nos vies a entraîné trop souvent la dégradation
des solidarités, la bureaucratisation généralisée, la perte d’initiative, la
peur de la responsabilité.
Aussi je réformerai les administrations publiques et inciterai à la réforme
des administrations privées. La réforme vise à débureaucratiser, déscléroser,
décompartimenter, et donner initiative et souplesse aux fonctionnaires ou
employés, à offrir bienveillance pour tous ceux qui doivent affronter les
bureaux. La réforme de l’Etat se ferait non par augmentation ou suppression
d’emplois, mais par modification de la logique qui considère les humains comme
objets soumis à quantification et non comme êtres dotés d’autonomie,
d’intelligence et d’affectivité.
Je proposerai de revitaliser la fraternité, sous-développée dans la trilogie
républicaine Liberté-Egalité-Fraternité. Tout d’abord, je susciterai la
création de Maisons de la Fraternité dans les diverses villes et dans les
quartiers des métropoles comme Paris.
Ces maisons regrouperaient toutes les institutions à caractère solidaire
existant déjà (Secours populaire, Secours catholique, SOS Amitié, etc.) et
comporteraient de nouveaux services voués à intervenir d’urgence auprès des
détresses, morales ou matérielles, à sauver du naufrage les victimes d’overdose
de drogue ou de chagrin. Ce seraient des lieux d’initiatives, de médiations, de
secours, d’information, de bénévolat et de mobilisation permanente.
En même temps, il faudrait instituer un Service civique de la Fraternité
qui, présent dans les Maisons de la Fraternité, se vouerait de plus aux
désastres collectifs, inondations, canicules, sécheresses, etc., non seulement
en France mais aussi en Europe et Méditerranée. Ainsi la fraternité serait
profondément inscrite et vivante dans la société reformée que nous
voulons.
Dans notre conception de la fraternité, les délinquants juvéniles sont non
des individus abstraits à réprimer comme les adultes, mais des adolescents à
l’âge plastique où il faut favoriser les possibilités de rédemption. Nous
considérons les immigrés non comme des intrus à rejeter, mais comme des frères
issus de la pire misère, celle qui a été créée à la fois par notre colonisation
passée et par ce qu’a entraîné dans leurs pays l’introduction de notre économie
en détruisant les polycultures de subsistance et en déportant les populations
agraires dans le dénuement des bidonvilles urbains
Comme le cours actuel de notre civilisation privilégie la quantité, le
calcul, l’avoir, je m’emploierai à une vaste politique de la qualité de la vie.
Dans ce sens, je favoriserai tout ce qui combat les multiples dégradations de
l’atmosphère, de la nourriture, de l’eau, de la santé. Toute économie d’énergie
doit constituer un gain de santé et qualité de vie. Ainsi, la désintoxication
automobile des centres-villes se traduira par la diminution des bronchites,
asthmes et maladies psychosomatiques. La désintoxication des nappes phréatiques
réduira l’agriculture et l’élevage industriels au profit d’une ruralité
fermière, laquelle restaurera la qualité des aliments et la santé du
consommateur.
La réduction des intoxications de civilisation - dont l’intoxication
publicitaire, qui prétend offrir séduction et jouissance dans et par des
produits superflus -, du gaspillage des objets jetables, des modes accélérées
qui rendent obsolètes les produits en un an, tout cela doit nous conduire à
renverser la course au plus au profit d’une marche vers le mieux, et s’inscrire
dans une action continue en faveur de deux courants amorcés qu’il faut
développer : la réhumanisation des villes et la revitalisation des
campagnes. Cette dernière comporte la nécessité de réanimer les villages par
l’installation du télétravail, le retour de la boulangerie et du
bistro.
En matière d’emploi, j’instituerai des aides à la création et au
développement de toute activité contribuant à la qualité de la vie. La
politique des grands travaux que je proposerai pour développer le ferroutage,
élargir et aménager les canaux et créer des ceintures de parkings autour des
villes et autour des centres-villes permettra à la fois de créer des emplois et
d’accroître la qualité de la vie. Les dépenses qu’elle nécessitera seront
compensées en quelques années par la diminution des maladies
socio-psycho-somatiques provoquées par stress, pollutions et
intoxications.
En matière d’économie, j’agirai pour une économie plurielle, qui est en
gestation sur la planète de façon dispersée, et dont les développements
permettraient de surmonter la dictature du marché mondial. En France l’économie
plurielle, qui comportera les grandes firmes mondialisées, développera les
petites et moyennes entreprises, les coopératives et mutuelles de production
et/ou consommation, les métiers de solidarité, le commerce équitable, l’éthique
économique, le microcrédit, l’épargne solidaire qui finance des projets de
proximité, créateurs d’emplois. Le développement d’une alimentation de
proximité qui ne dépend plus des grands circuits intercontinentaux nous
fournira des produits de qualité fermière et de plus nous préparera à affronter
les éventuelles crises planétaires.
En ce qui concerne l’éducation, la mission première a été formulée par Jean-
Jacques Rousseau dans l’Emile : "Je veux lui apprendre à vivre." Il s’agit
de fournir les moyens d’affronter les problèmes fondamentaux et globaux qui
sont ceux de chaque individu, de chaque société et de toute
l’humanité.
Ces problèmes sont désintégrés dans et par les disciplines compartimentées.
Ainsi, pour commencer, j’instituerai une année propédeutique pour toutes les
universités sur : les risques d’erreur et d’illusion dans la
connaissance ; les conditions d’une connaissance pertinente ;
l’identité humaine ; l’ère planétaire que nous vivons ;
l’affrontement des incertitudes, la compréhension d’autrui et enfin les
problèmes de civilisation contemporaine.
L’élan pour la grande réforme surgira des profondeurs de notre pays quand il
percevra qu’elle prend en charge ses besoins et ses aspirations. Car, sclérosé
dans toutes ses structures, le pays est vivant à la base. Le changement
individuel et le changement social seront inséparables, chacun seul étant
insuffisant. La réforme de la politique, la réforme de la pensée, la réforme de
la société, la réforme de la vie se conjugueront pour conduire à une
métamorphose de société. Les futurs radieux sont morts, mais nous ouvrirons une
voie pour un futur possible.
Cette voie, nous pouvons nous y avancer en France, espérer la faire adopter
en Europe. Et, faisant de nouveau de la France un exemple, elle apportera
l’espérance d’un salut planétaire.
Edgar Morin, sociologue, est directeur de recherche émérite au CNRS,
président de l’Agence européenne pour la culture (Unesco).