Genèse 15,1-15 : Abraham, un peu juste ?
Par Editeur le dimanche 4 mars 2007, 17:46 - Prédications - Lien permanent
Pouvons-nous être justes aux yeux de Dieu ? Prédication de Stéphane Lavignotte, pasteur-proposant de La Maison Verte du 4 mars 2007 sur Genèse 15,1-15. "Abram eut confiance en l'Éternel, qui le lui imputa à justice" : tout un programme...
Genèse 15
15.1 Après ces événements, la parole de l'Éternel fut adressée à Abram dans
une vision, et il dit: Abram, ne crains point; je suis ton bouclier, et ta
récompense sera très grande.
15.2 Abram répondit: Seigneur Éternel, que me donneras-tu? Je m'en vais sans
enfants; et l'héritier de ma maison, c'est Éliézer de Damas.
15.3 Et Abram dit: Voici, tu ne m'as pas donné de postérité, et celui qui
est né dans ma maison sera mon héritier.
15.4 Alors la parole de l'Éternel lui fut adressée ainsi: Ce n'est pas lui
qui sera ton héritier, mais c'est celui qui sortira de tes entrailles qui sera
ton héritier.
15.5 Et après l'avoir conduit dehors, il dit: Regarde vers le ciel, et
compte les étoiles, si tu peux les compter. Et il lui dit: Telle sera ta
postérité.
15.6 Abram eut confiance en l'Éternel, qui le lui imputa à
justice.
15.7 L'Éternel lui dit encore: Je suis l'Éternel, qui t'ai fait sortir d'Ur
en Chaldée, pour te donner en possession ce pays.
15.8 Abram répondit: Seigneur Éternel, à quoi connaîtrai-je que je le
posséderai?
15.9 Et l'Éternel lui dit: Prends une génisse de trois ans, une chèvre de
trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et une jeune
colombe.
15.10 Abram prit tous ces animaux, les coupa par le milieu, et mit chaque
morceau l'un vis-à-vis de l'autre; mais il ne partagea point les
oiseaux.
15.11 Les oiseaux de proie s'abattirent sur les cadavres; et Abram les
chassa.
15.12 Au coucher du soleil, un profond sommeil tomba sur Abram; et voici,
une frayeur et une grande obscurité vinrent l'assaillir.
15.13 Et l'Éternel dit à Abram: Sache que tes descendants seront étrangers
dans un pays qui ne sera point à eux; ils y seront asservis, et on les
opprimera pendant quatre cents ans.
15.14 Mais je jugerai la nation à laquelle ils seront asservis, et ils
sortiront ensuite avec de grandes richesses.
15.15 Toi, tu iras en paix vers tes pères, tu seras enterré après une
heureuse vieillesse.
15.16 A la quatrième génération, ils reviendront ici; car l'iniquité des
Amoréens n'est pas encore à son comble.
15.17 Quand le soleil fut couché, il y eut une obscurité profonde; et voici,
ce fut une fournaise fumante, et des flammes passèrent entre les animaux
partagés.
15.18 En ce jour-là, l'Éternel fit alliance avec Abram, et dit: Je donne ce
pays à ta postérité,
Mine de rien, ce passage de la Genèse - un peu confus - est un des plus
importants de l’histoire de la théologie.
Car en son milieu, il y a une phrase qui a provoqué des siècles de controverse. Au verset 6, il est dit « Abram eut confiance en l'Éternel, qui le lui imputa à justice. ». Cette phrase est difficile à comprendre. L’apôtre Paul la traduit comme cela : « Abraham eut foi et cela lui fut compté comme justice ».
Si on essaie encore de le traduire dans notre langue d’aujourd’hui nous
dirions : « Abraham eu foi, confiance en Dieu et Dieu par ce fait
considéra qu’ Abraham était quelqu’un de juste ».
Il y a plein de difficultés là-dedans. La question est : qu’est-ce qui
fait qu’aux yeux de Dieu, on est un juste, quelqu’un de « bien »,
quelqu’un qui n’est pas « mauvais ».
La première chose c’est qu’être juste aux yeux de Dieu, et contrairement à
ce que nous dirions spontanément, à ce que défend la théologie catholique, être
juste, cela ne passe pas par les actes que nous faisons. De quels actes
parlons-nous ?
La première famille d’actes, c’est respecter ou non la loi religieuse. C’est
la question qui intéresse l’apôtre Paul dans l’épître aux romains. A l’époque
de Paul, des premiers chrétiens, la question est : faut-il ou non
respecter toutes les lois, toutes les règles du judaïsme, et en premier lieu,
faut-il se faire circoncire, la première des lois du judaïsme ? Paul
souligne quelque chose, que nous avons entendu tout à l‘heure dans les
lectures. Au moment où Dieu compte Abraham comme juste, il n’a pas été encore
été circoncis. La justice est donc donnée avant qu’existe toute loi. Et
d’ailleurs, les lois du judaïsme ne seront données que bien plus tard, les dix
commandements ne l’étant que lors de l‘Exode. Le fait d’être juste n’est donc
pas lié au respect des lois religieuses, pas plus celle du judaïsme hier, que
le respect du carême aujourd’hui. Paul insiste dans l’épître aux Romains :
« L’homme est justifié indépendamment des œuvres de la loi ».
La deuxième famille d’actes, c’est de bien se comporter dans ce monde. Faire
des bonnes actions, aider les pauvres, aider son prochain. Faire des
« œuvres » comme on dit. Est-ce cela qui nous rend juste devant
Dieu ? C’est sur cette deuxième famille d’acte qu’insisteront les
fondateurs du protestantisme, les réformateurs, Luther et Calvin. A leur
époque, l’église catholique a inventé un tarif. Suivant les actes que vous
faites - les actes religieux comme les pèlerinages ou les bonnes actions pour
les pauvres - vous avez des points. Et il faut un certain nombre de point pour
être considéré comme juste et aller au paradis. Et si vous voulez avoir des
points sans rien faire, et bien vous pouvez les acheter à l’église, avec de
l’argent, c’est ce qu’on appelait les indulgences. Cela révolte Luther.
D’autant que lui, a l’impression de n’arriver jamais à être juste. Il a
l’impression - et peut-être parfois ressentons-nous cela comme lui - que malgré
les efforts qu’il fait, il n’arrive jamais à suffisamment bien se comporter, et
ne se sent jamais juste devant Dieu. Luther va trouver dans la lecture que Paul
fait d’Abraham la fin de ses tourments.
Nous l’avons dit, Paul souligne qu’Abraham a été compté comme juste sans
respecter la loi religieuse. Mais qu’en était-il de ses actes ? Abraham
n’est pas parfait : quand il rencontre pharaon, pour sauver sa peau, il
n’hésite pas à mentir en faisant passer sa femme pour sa sœur, et la donner à
Pharaon quitte à ce qu’il abuse sexuellement d’elle. Mais malgré tout, Abraham
avait tout quitté, son pays, sa famille, il avait tout quitté, juste sur un
ordre de Dieu. Il allait vivre des choses très difficiles. Dieu allait lui
demander de sacrifier son fils, et il allait montrer qu’il était près à le
faire. Sans doute, aurons-nous beaucoup de mal à être aussi juste qu’Abraham
dans nos actions. Si on était juste par ses actes, alors c’est bien avec
Abraham qu’on pourrait le voir.
Or, ce que nous dit le texte c’est que ce n’est pas en raison de ses actes -
mais de sa foi - que Dieu le considère comme juste. Il n’attend d’ailleurs pas
la fin de ses aventures, pour voir s’il se comporte assez bien pour être
considéré comme juste. Non, il le considère comme juste dès les premiers temps
de l’épopée, sans voir ce qu’il va faire ensuite. Le fait qu’il soit considéré
comme juste par Dieu n’a donc rien à voir avec ses actes.
Paul va dire dans l‘épître aux Galates : « Ni la circoncision, ni
l’incirconcision ne sont efficaces, mais la foi agissant par l’amour
».
Paul dira aussi dans l’épître aux romains - et Luther le lit comme une
révélation : « Nous estimons en effet que l’homme est justifié par la
foi indépendamment des œuvres de la loi ». Luther dans sa traduction de Paul
dira : par la foi seulement.
L’homme a beau faire, il n’arrive jamais à être juste. Nos œuvres sont
toujours imparfaites, insuffisantes. Face à Dieu, nous sommes trop petits pour
que nous puissions par nos actes, par nous même, être justes. Ce qui est
demandé est tel - donner son manteau, tout quitter de nos richesses matérielles
- que nous ne pouvons y arriver. Mais la justice de Dieu n’est pas une justice
humaine. Ce n’est pas : j’ai fait quelque chose de bien, j’ai un bon
point. J’ai fait quelque chose de mal, j’ai un mauvais point. Alors, comment
fonctionne-t-elle ? Il y a ce mot bizarre dans le texte
d’aujourd’hui : Dieu le lui compta comme justice. On traduit aussi :
Dieu le lui imputa comme justice. Parce que nous ne pouvons y arriver, la
justice c’est Dieu - qui nous aime - qui nous l’impute. Comme si nous étions
chauve, et qu’il nous implante les plus beaux cheveux du monde. Comme un
professeur qui sait que la réponse n’est pas exactement juste, mais qui
dit : « allez, je te le compte comme juste ».
Il nous considère comme juste, même si nous ne le sommes pas. Cette
générosité, c’est-ce qu’on appelle la grâce. Comme des condamnés, nous sommes
graciés. Ça ne veut pas dire que nous n’avons pas fait des choses mauvaises. Ça
ne veut pas dire que nous sommes devenus bons. Dieu a ce geste souverain, qui
dépend uniquement de sa bonne volonté : Il nous gracie. Il nous fait
juste. Dans nos actes, devant les hommes, nous sommes toujours injustes. Mais
nous sommes justes aux yeux de Dieux, car il nous regarde avec les yeux de
l’amour.
Et la foi ? Le texte d’aujourd’hui dit : « Abram eut
confiance en l’éternel, qui lui imputa comme justice ». Paul dit :
« L’homme est justifié par la foi indépendamment des œuvres de la loi ».
Alors, ce ne serait pas les œuvres mais le fait de croire qui nous permettrait
d’être juste ? Il ne faudrait pas des kilos d’actes, de bonnes actions,
mais des kilos de foi pour être juste ?
C’est ce qu’une lecture rapide peut donner à penser. Je crois que l’ensemble
du texte dit autre chose.
D’un côté il y a dans ce texte un dialogue.
Dieu dit au début : Abram, ne craint point, je suis ton bouclier, et ta
récompense sera très grande. Puis plus loin : « Abram eut confiance
en l’éternel, qui lui imputa comme justice ». On a donc l’impression que c’est
bien la foi d’Abram qui entraîne le fait que Dieu le considère comme
juste.
Mais d’un autre côté, il y a tout le reste du texte. Abraham aurait confiance ? Il aurait foi ? Mais quelle est la foi d’Abraham ? Quand Dieu lui dit : « Abram, ne craint point, je suis ton bouclier, et ta récompense sera très grande. », Abraham doute et discute avec Dieu. Il lui fait remarquer qu’il n’a toujours pas d’héritier, que si ça continue, c’est un de ses esclaves qui va hériter de lui. Dieu lui assure qu’il aura bien un héritier, une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel, un pays qu‘il possédera. Mais Abraham ne se contente pas de la parole de Dieu, il demande des preuves. Alors Dieu consent et lui propose de faire un sacrifice, qui va se traduire par le prodige des flammes qui passent entre les deux animaux coupés.
Et ce sacrifice n’est pas seulement un sacrifice. Cette façon de couper des animaux en deux et de les mettre en vis-à-vis, c’était un rituel dans le Moyen-Orient de l’époque quand deux souverains passaient une alliance. C’est un geste juridique. C’est une garantir juridique.
Au passage, Abraham s’endort, et il est assailli par la peur.
C’est donc une drôle de foi qu’a Abraham. Une foi qui ne se contente pas de
ce que dit Dieu, mais qui le conteste, le discute à deux reprises. Une foi qui
demande des preuves. Une foi qui ne se contente pas d’un prodige de Dieu, mais
qui en plus demande un contrat, une alliance juridique entre lui et Dieu, une
garantie juridique des promesses de Dieu. Et malgré tout ça, il n’est pas
rassuré, il est assailli par la peur.
C’est donc loin d’être une foi parfaite.
Ce n’est donc pas parce qu’Abraham aurait - au moins à ce moment là - une
foi exemplaire que Dieu lui donne sa justice. Nos actes sont trop minables pour
qu’ils puissent justifier la justice que nous compte Dieu. Mais la foi
d’Abraham ne permet pas plus cela. Notre foi non plus. Ce n’est donc ni notre
quantité d’acte, ni notre quantité de foi qui fait que Dieu nous considère
comme juste. Même avec une foi imparfaite, même avec une foi qui le conteste,
le discute, demande des preuves, des contrats, des garanties juridiques, et
bien Dieu le compte, nous compte, comme juste.
Là encore, c’est un acte de Dieu, indépendamment de nos mérites, qui fait
que nous sommes justes à ses yeux. Nous sommes justes à ses yeux, parce qu’il
nous aime, parce qu’il a pour nous les yeux de l’amour.
Mais alors, à quoi servent les œuvres, à quoi sert la foi ?
Ce cadeau que nous fait Dieu, de nous aimer, de nous considérer comme des
gens « bien » alors que nous nous considérons si imparfaits, il n’est
pas facile à accepter. Nous avons du mal à le comprendre et encore plus à le
vivre, à le ressentir alors que ça devrait nous faire bondir de joie. La foi -
et c’est sans doute Dieu aussi qui nous la donne - c’est cela : cela ne
sert pas à devenir juste, cela sert à ressentir que nous sommes justes aux yeux
de Dieu. La foi c’est le moyen de faire confiance en Dieu.
La foi c’est quand nous croyons assez en Dieu pour accepter, vivre,
ressentir l’idée que Dieu nous considère comme juste. La foi, c’est d’accepter
d’être accepté par Dieu bien que nous nous sachions inacceptables.
La loi, les œuvres, a quoi servent-elles alors ? Nous l’avons dit, ce
cadeau de la justice de Dieu est tellement gros que nous avons du mal à
l’accepter. Et Abraham, pour l’accepter, il demande des preuves, des
garanties.
Nous aussi, dans nos vies, nous cherchons des preuves. Nous nous appuyons
sur des béquilles parce que notre foi est vacillante. Quand nous agissons pour
les autres, nous donnons, mais nous recevons beaucoup. Des « mercis », des
sourires, des joies… Ce ne sont pas des garanties ou des assurances que nous
serions justes, ou sur le bon chemin. Ce sont plutôt des images, des paraboles,
des signes qui nous font comprendre, ressentir, sentir ce que veut dire se
sentir accepté alors qu’on se sent petit, pauvre, sans rien.
Pour à notre tour, le ressentir pour nous-mêmes devant Dieu. Quand nous
donnons gratuitement aux autres, quand nous nous consacrons à l’action pour les
autres, notre cœur, notre tête fonctionnent différemment. Et par cela,
peut-être arriverons-nous à mieux recevoir à notre tour, à mieux recevoir ce
cadeau gratuit de Dieu, ce cadeau en échange de rien que nous fait
Dieu.
En soi, cela ne nous sert à rien. Ce ne sont ni nos actes ni notre foi qui
font que Dieu nous considère comme juste. C’est Dieu qui nous l’offre. Notre
foi, nos œuvres, ce sont les béquilles qui nous permettent de recevoir ce
cadeau de Dieu. Ce sont des béquilles. Le moteur c’est Dieu et son
amour.
Ainsi, le schéma est inversé par rapport à ce que nous croyons
souvent.
Ce n’est pas : je fais des choses bien, Dieu voit que je crois en lui,
Dieu compte tout ça, il trouve que j’en ai fait assez, il me considère comme
juste. C’est l’inverse : Dieu me considère comme juste. Si je le réalise,
si j’ai assez de foi pour le ressentir, l’accueillir dans ma vie, et bien je
n’ai plus à me soucier de moi, de mon avenir, je suis libéré de mes soucis, du
soucis de moi et je peux agir pour les autres. Les œuvres sont un moyen de
ressentir ce don de Dieu, Est-ce que je fais quand j’ai reçu ce don de
Dieu.
Mais tout commence parce que Dieu, par amour, me considère comme juste. Et
cela nous met en route sur un chemin de justice et d’amour.