« Jousselin, un juste à la Maison Verte »
Par Editeur le jeudi 1 mars 2007, 12:12 - Notre histoire... - Lien permanent
Jeudi 18 janvier, lors d’une cérémonie, Jacques Chirac a dévoilé la
plaque rendant hommage à plus de 2 700 « justes » français : des
personnes qui ont sauvé des juifs de la barbarie nazie. Parmi eux, Jean
Jousselin, pasteur de la Maison Verte en 1942...
Jean Jousselin, pasteur de la Maison Verte (où une salle porte son nom), fut
le fondateur du CPCV , qui servit de couverture pour protéger, en particulier,
les enfants juifs pendant la deuxième guerre mondiale. Nous reproduisons un
extrait du site internet du CPCV : une interview de sa femme, Renée
Jousselin-David, qui fut secrétaire générale du CPCV de 1943 à 1948.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les origines du CPCV
?
En septembre 1942, Jean Jousselin fut nommé pasteur à la Maison Verte - un
poste de la Mission Populaire Evangélique - à Paris dans le dix-huitième
arrondissement. Dans ce quartier, il y avait un grand nombre de familles de
condition sociale modeste. Le scoutisme était interdit en zone nord. Mais,
malgré tout, des groupes de jeunesse furent constitués. De nombreux enfants du
quartier venaient le soir après l'école. Il y avait du soutien scolaire et des
activités le jeudi et le dimanche. J'étais cheftaine des Eclaireurs. En avril
ou mai 1943, des parents sont venus nous demander d'organiser un long séjour de
vacances pour les enfants. C'est ainsi qu'est née l'idée de créer le CPCV, pour
servir de paravent et mettre ainsi des enfants juifs à l'abri.
Est-ce que Jean Jousselin et vous-même connaissiez le sort tragique
réservé à la population juive ?
La grande rafle du Vélodrome d'Hiver avait eu lieu à Paris en juillet 1942.
Nous étions parfaitement au courant des arrestations de juifs dans la capitale.
Mon frère, qui était au lycée, a eu plusieurs camarades déportés dès 1941. On
ne pouvait pas ne pas savoir qu'il y avait des arrestations.
Comment avez-vous procédé pour protéger les enfants juifs
?
Jean Jousselin s'est adressé aux Eclaireurs Unionistes et aux Eclaireurs de
France qui possédaient conjointement le Château de Cappy, dans l'Oise, près de
Compiègne. C'était une curieuse bâtisse entourée de bois. Elle a été prêtée
fraternellement pour y accueillir les enfants. La colonie a donc commencé à la
fin de l'année scolaire 1943 avec soixante-dix à quatre-vingt-dix enfants.
Lorsqu'il a été question de rentrer à Paris, en septembre, des parents nous ont
dit : ‹‹ Notre vie est trop difficile, pouvez-vous garder nos
enfants ? ›› Alors, un certain nombre d'enfants juifs est resté à temps
complet pendant l'année scolaire 1943-1944. Les petits restaient au château
pendant la journée pendant que les plus grands allaient à l'école de Verberie.
Il faut souligner que le maire de la commune et les instituteurs ont été
parfaits. Ils n'ont jamais posé de questions. Les enfants avaient conservé
leurs noms patronymiques, car nous avions pensé, à tort ou à raison, que cela
compliquerait les choses qu’ils se fassent appeler Dupont ou Durand.
Heureusement, il n'y a eu aucune difficulté. A partir de mai 1944, nous avons
reçu beaucoup de demandes pour accueillir des enfants juifs. Elles venaient
d'autres postes de la Mission Populaire, de paroisses protestantes. Il a donc
fallu ouvrir une seconde maison d'enfants. Nous avions trouvé un lieu à
Gouvieux, dans l'Oise, mais une rampe de lancement de missiles V1 était
installée non loin de la ville, et cela n'était pas rassurant. Il a fallu
déménager et ramener tout le monde à Cappy, en juillet 1944. Le jour de la
Libération, le 31 août 1944, il y avait cent trente-cinq personnes au château,
dont quatre-vingt-sept enfants et adolescents, et quelques adultes.
Les moniteurs avaient-ils conscience des risques qu'ils prenaient
?
Aussi curieux que cela puisse paraître, nous ne parlions pas de ces risques
et nous n'avions pas peur malgré les difficultés de l'époque. Nous ne nous
sommes pas posés de questions. Il fallait le faire. Nous ne pouvions pas dire
non. Les cartes d'alimentation des enfants juifs étaient marquées d'un J.
Chaque mois, elles donnaient droit à des tickets d'alimentation qui nous
étaient remis dans la plus grande discrétion à la mairie du dix-huitième. J'ai
eu peur une seule fois : le jour où j'ai accompagné un garçon de treize
ans à Cappy. Je lui avais enlevé son étoile jaune à la gare du Nord et là, j'ai
craint que nous ne soyons pris. Pendant tout le séjour, il n y a pas eu une
seule épidémie, ni un enfant à transporter à l'hôpital. A posteriori, on peut
dire que c'est un miracle.
Comment s'est déroulée la période de la Libération
?
Le 30 août 1944, il faisait un temps gris, des soldats allemands sont venus
s'installer dans le parc du château le matin. Puis ils sont partis en direction
de Compiègne vers cinq heures de l'après-midi. Le lendemain matin, il faisait
un temps radieux, les Américains étaient alors à trois cent mètres de là, sur
le bord de la route. Les premiers que j'ai vus étaient deux noirs, endormis
dans une jeep. Cette image me restera pour la vie. Elle disait :
« C'est fini ». Les Américains sont entrés dans le château, et nous avons
passé une journée complètement folle. Ils avaient apporté du chocolat, des
cigarettes, du pain blanc et les adultes ont failli se rendre malades en
consommant trop d'extrait de café. Paris était libéré. Cappy était libéré. Le
centre a fermé début octobre 1944. Les enfants ont dans l'ensemble retrouvé
leurs parents. Quelques-uns n'avaient plus que leurs mères, car leurs pères
avaient été déportés, avec les frères et sœurs aînés. Pendant ces années-là,
notre action a été de mettre des enfants à l'abri. Ils n'ont pas eu peur. Ils
ont conservé de bons souvenirs, et tout le monde est rentré sain et sauf. Dès
octobre 1944, le CPCV est devenu un organisme protestant de formation de cadres
pour les centres de vacances et une fédération de centres de vacances
protestants. Il a poursuivi sa route.
Propos recueillis par Gérard Bonnefon
Le CPCV est une association nationale protestante de formation et d'éducation populaire, d'organisation laïque.