Luc 4,1-13 : Epreuve ou tentations ?
Par Editeur le dimanche 25 février 2007, 17:11 - Prédications - Lien permanent
Prédication de ce dimanche 25 février 2007 de Stéphane Lavignotte, pasteur-proposant à La Maison Verte sur Luc 4,1-13. Jésus est tenté après 40 jours de jeûne dans le désert. Comme les hébreux pendant 40 ans dans le désert ?
Luc 4 1. Jésus, rempli du Saint Esprit, revint du Jourdain, et il fut
conduit par l'Esprit dans le désert,
2. où il fut tenté par le diable pendant quarante jours. Il ne mangea rien
durant ces jours-là, et, après qu'ils furent écoulés, il eut faim.
3. Le diable lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu'elle
devienne du pain.
4. Jésus lui répondit: Il est écrit: L'Homme ne vivra pas de pain
seulement.
5. Le diable, l'ayant élevé, lui montra en un instant tous les royaumes de
la terre,
6. et lui dit: Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces
royaumes; car elle m'a été donnée, et je la donne à qui je veux.
7. Si donc tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.
8. Jésus lui répondit: Il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et
tu le serviras lui seul.
9. Le diable le conduisit encore à Jérusalem, le plaça sur le haut du
temple, et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas; car il est
écrit:
10. Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, Afin qu'ils te
gardent;
11. et: Ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte
contre une pierre.
12. Jésus lui répondit: Il es dit: Tu ne tenteras point le Seigneur, ton
Dieu.
13. Après l'avoir tenté de toutes ces manières, le diable s'éloigna de lui
jusqu'à un moment favorable.
Jésus est dans le désert, 40 jours. Ce n’est bien sûr pas un lieu et un
chiffre choisis au hasard.
Cela rappelle le peuple juif qui fuit l’Égypte et erre 40 ans dans le désert
du Sinaï.
Pour bien nous le rappeler, la première tentation fait directement référence
à cela. Cette histoire de pierre à transformer en pain rappelle un passage du
Deutéronome, au chapitre 8 que nous avons lu tout à l’heure :
« Souviens-toi de tout le chemin que l'Éternel, ton Dieu, t'a fait faire
pendant ces quarante années dans le désert, afin de l'humilier et de
t'éprouver, pour savoir quelles étaient les dispositions de ton coeur et si tu
garderais ou non ses commandements. (…) il t'a fait souffrir de la faim, et il
t'a nourri de la manne, (…) afin de t'apprendre que l'homme ne vit pas de pain
seulement, mais que l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de l'Éternel.
»
La Dernière tentation rappelle aussi le désert. Le passage de l’écriture que
cite Jésus - tu n’éprouveras pas le seigneur ton Dieu - fait référence à un
autre passage du Deutéronome en 6,16 : « Vous ne provoquerez pas le
seigneur ton Dieu comme vous l’avez provoqué à Massa ». A Massa, les Israélites
sont prêts à lapider Moïse : ils ont soif et ils se demandent pourquoi
Dieu les a fait sortir d’Égypte si c’est pour les laisser mourir de soif. Alors
Dieu ordonne à Moïse de frapper son bâton contre un rocher et une source en
jaillit. Le lieu s’appelle Massa parce que cela signifie
« provocation » en hébreu.
Cela signifie-t-il que c’est la même chose de devoir accepter des épreuves
envoyées par Dieu comme pour les israélites et de devoir résister à des
tentations du Diable comme Jésus ?
Dans le texte grec, c’est le même mot qui désigne épreuve et tentation. Mais
en Français, nous faisons la différence. D’après le petit Larousse, une
épreuve, c’est un conflit éprouvant le courage ou la résistance de quelqu’un.
Une tentation, toujours d’après le même dictionnaire, c’est l’attrait vers
quelque chose de défendu par une loi morale ou religieuse, l’incitation ou le
péché, la révolte contre une loi divine.
Cette définition de la tentation s’applique-t-elle à la situation de
Jésus ? Dans le texte que nous venons de lire, transformer une pierre en
pain, n’est pas en soi contraire à la morale, ce n’est pas défendu par une loi
morale et religieuse. Ce n’est pas la transformation de la pierre en pain qui
est en soi un problème. Quelle est donc la raison de Jésus pour résister à
cela ? Celle qu’il évoque lui-même est : « L’humain ne vivra pas
de pain seulement ». Mais il l’évoque alors qu’il est dit au début du texte
qu’il a faim. Il est aussi précisé qu’il a achevé ses quarante jours de jeûne
et la faim arrive ensuite. Le problème n’est donc pas que cela lui ferait
rompre son jeûne. Quel est donc le problème, d’autant qu’après tout, s’il
transformait la pierre en pain, quelle différence cela ferait-il avec Dieu qui
fait tomber la manne ?
Et bien la différence, elle est justement là. Qui fait quoi aux ordres de
qui et au profit de qui ?
Dans le cas de la manne, C’est Dieu qui agit. Il le fait pour les
israélites. Certes, ils ont râlé et protesté mais c’est Dieu qui a décidé. Dans
le cas de la pierre et du pain, l’ordre viendrait du Diable et c’est Jésus qui
déciderait de cet acte de puissance à la suite du diable.
Certes, quand Jésus multiplie le pain et les poissons, ou transforme l’eau
en vin, il montre sa puissance et c‘est lui qui en décide. Oui, mais dans le
cas de la pierre et du pain, il le ferait pour lui, alors que dans le cas du
pain et des poisson ou de l’eau et du vin, il le fait pour d’autres. Et vous
remarquerez que dans les évangiles, Jésus, n’utilise jamais sa puissance pour
lui-même, même quand sa propre vie est en jeu. De plus, dans le cas du pain et
des poissons comme du pain et du vin, il le décide poussé par ses proches,
après pas mal de résistance.
Il y a comme une espèce de séparation des pouvoirs, une volonté d’éviter les
conflits d’intérêts : ne jamais utiliser ses pouvoirs pour soi et à partir
de sa seule volonté.
La tentation, ce serait alors moins une histoire de violer une règle morale
que le risque d’utiliser sa puissance à son propre profit, et non pour autrui.
Et il y aurait une circonstance aggravante : quand le donneur d’ordre est
douteux, une puissance négative ou soi-même pour son propre profit. En tous
cas, la tentation à laquelle il faut dire non est du côté de la puissance et du
pour soi.
Et l’épreuve ?
D’abord, celui qui organise la situation, à la différence de la tentation,
ce n’est pas le diable mais Dieu. C’est donc censé être une bonne chose une
épreuve, quand la tentation en est une mauvaise. C’est Dieu qui crée le conflit
dont parle la définition du Petit Larousse. Il envoie les israélites dans le
désert. Il ordonne à Abraham d’aller sacrifier son fils. Il y a conflit alors
pour les personnes entre ce que leur ordonne Dieu et leur intérêt - manger,
boire…- ou leur sentiment profond - l’amour d’Abraham pour son fils. Il y a
conflit entre leur fidélité à leur intérêt, à leur famille et la fidélité à
Dieu. Dans l’épreuve, ils sont donc tentés de refuser l’ordre de Dieu. Quand
dans la tentation ils sont tentés d’accepter l’ordre du diable. Comme le dit la
définition du Petit Larousse, leur courage ou leur résistance sont éprouvés.
Arriveront-ils à continuer à dire « oui » à Dieu ? Face à la
tentation, arriveront-ils à dire « non » ?
On sent bien que la nuance est mince entre la tentation et l’épreuve :
dans les deux cas, il s’agit de savoir si on fait ou non quelque chose. Cette
nuance est d’autant plus difficile que dans la vie, on n‘a rarement l’occasion
d’avoir des signes pour savoir si la situation est organisée par Dieu ou le
diable, puisqu’elle l’est en général par les hommes.
Pour essayer d’avancer, reposons la même question que pour la tentation.
Dans la situation de l’épreuve, qui fait quoi aux ordres de qui ? Les
israélites ou Abraham obéissent à dit Dieu. Que font-ils ? Ils vont
jusqu’au bout du projet qu’il leur a été proposé. Ils continuent de dire
« oui ».
Si la tentation essaie de nous pousser à une réponse à une situation par un
acte ponctuel - transformer une pierre en pain - l’épreuve est du côté de la
durée, de la persévérance.
Si la tentation est du côté de l’acte qui emmène un bénéfice pour soi,
l’épreuve n’amène pas un bénéfice évident. C’est presque de l’ordre de
l’absurde : à quoi sert de sacrifier son fils pour Abraham ? Cela ne
sert qu’à obéir à Dieu.
Si la tentation est du côté de la volonté de puissance à laquelle il faut
résister, l’épreuve est donc du côté de la confiance dans laquelle il faut
perdurer. Parfois jusqu’à l’absurde.
Poser cela, c‘est éviter des contresens meurtriers qui ont parfois été
entretenus.
La thématique de l’épreuve a fait bien des dégâts notamment à cause des
églises. On a appelé « épreuve » des situations de détresses où les
gens subissaient une violence pendant longtemps. Une femme qui se fait battre
pendant des années par son conjoint, par exemple. On a reproché aux églises de
pousser à la passivité par rapport à cela. Ce type de violence, ce serait des
épreuves qu’il faudrait endurer. C’est bien sûr un contresens
complet.
Comment penser qu’une telle situation ait pu être installée par Dieu, comme
dans le cas de l‘épreuve ?
N y a-t-il pas là au contraire une situation où une personne - le mari
violent - s’est complètement laissé piéger par la tentation d’une surpuissance
pour soi, contre l’autre ? Où quelqu’un n’a pas sûr dire « non »
à la tentation de la puissance. S’il y a quelque chose à apprendre de l’épreuve
dans ce genre de situation qui n‘ont rien d‘une épreuve envoyées par Dieu,
c’est de garder la confiance en Dieu, de garder la confiance en soi. D’avoir
suffisamment confiance en soi; non pas pour endurer et supporter la situation
sans rien faire, mais pour oser un acte de puissance pour soi : quitter le
domicile conjugal, porter plainte, dénoncer le mari violent. Et avoir
suffisamment de confiance pour essayer de le faire une nouvelle fois quand le
courage a manqué une première, une deuxième ou une dixième fois.
Inversement, face à de nombreuses situations politiques, ne sommes nous pas
piégés par des tentations, là où nous avons à faire à des épreuves, même si ce
ne sont pas des épreuves envoyées par Dieu.
Face au terrorisme, à la délinquance, à l’insécurité (des conflits qui
mettent à l’épreuve notre courage, notre persévérance) il y a la tentation
d’agir vite, d’agir fort, de bombarder un pays, de renforcer les forces de
police, bref de s’accorder un surcroît de puissance, quand la réponse demande
du courage, du sang-froid, du temps, de la persévérance.
Dans les relations familiales, face à des enfants ou adolescents qui nous
cassent les pieds, n’y a-t-il pas aussi parfois la tentation de la puissance,
quand la réponse est la persévérance, le courage, le dialogue ?
Enfin, le plus grand risque pour nous croyants n’est-il pas de nous
transformer en tentateurs vis-à-vis de Dieu ?
C’est sur cette idée que se termine le texte d’aujourd’hui. Le diable pousse
Jésus à sauter du pinacle du temple pour que Dieu envoie ses anges le sauver.
Jésus répond : tu ne tenteras pas le seigneur ton Dieu. Tu ne le pousseras
pas à montrer sa puissance.
Pourquoi faudrait-il éviter que Dieu montre sa puissance ?
Peut-être parce que Dieu veut une autre relation avec l’humanité. Il
pourrait intervenir à tout bout de champs, arrêter une guerre par ci, une autre
par là, faire tomber à manger sur un pays qui a faim…
Mais que resterait-il de l’homme dans ce cas là ? Il ne serait plus
rien, plus qu’un fétu de paille dans un monde entièrement régenté par Dieu. Il
ne serait qu’une marionnette dans les mains d’un grand marionnettiste. Au bout
du compte, ce surcroît de puissance de Dieu qui en serait bénéficiaire ?
L’humanité ? Ou plutôt, Dieu qui se serait un accordé un surcroît de
puissance pour lui-même.
Dieu aurait alors succombé à la tentation, la même tentation à laquelle
résiste Jésus.
Jésus nous invite à ne pas tenter Dieu à ne pas solliciter sa puissance, car
si Dieu attend que nous ayons confiance en lui, c’est qu’il a confiance en
nous. Il nous a laissé libre de gérer le monde qu’il nous a donné, il nous en a
laissé responsable. C’est souvent pour lui une épreuve, quand l’humanité
s’enfonce dans les guerres, dans les génocides, dans la destruction de la
planète. Mais il continue à nous faire confiance, et cela depuis des centaines
d’années. Il nous fait confiance même si c‘est beaucoup plus pénible que de
passer 40 ans dans le désert.
Pensons à cela quand nous prions Dieu.
Quand nous nous adressons à lui, est-ce que nous le tentons en lui demandant
d’intervenir par la puissance ou est-ce que nous exprimons notre confiance en
lui dans nos épreuves ?
Est-ce que nous évoquons nos problèmes pour qu’il les résolve à notre place
ou est-ce que nous le faisons pour qu’il soit toujours à côté de nous et nous
renouvelle sa confiance pour que nous puissions nous-mêmes sortir de nos
problèmes, pour que nous puissions nous-mêmes résister aux tentations des
réponses par la puissance ?