Luc 14

1. Jésus étant entré, un jour de sabbat, dans la maison de l'un des chefs des pharisiens, pour prendre un repas, les pharisiens l'observaient.

2. Et voici, un homme hydropique était devant lui.

3. Jésus prit la parole, et dit aux docteurs de la loi et aux pharisiens: Est-il permis, ou non, de faire une guérison le jour du sabbat?

4. Ils gardèrent le silence. Alors Jésus avança la main sur cet homme, le guérit, et le renvoya.

5. Puis il leur dit: Lequel de vous, si son fils ou son boeuf tombe dans un puits, ne l'en retirera pas aussitôt, le jour du sabbat?

6. Et ils ne purent rien répondre à cela.


A-t-on où non le droit de soigner le jour du sabbat ?

Voilà la question simple que pose Jésus, sujet de débats fréquents chez les rabbins de l’époque.

Question simple qui prend pourtant une forme bien baroque dans ce récit.

La personne à soigner est un homme hydropique.

Qu’est-ce donc qu’un hydropique ?

Quelqu’un dont le ventre, les jambes ou les paupières sont gonflées par des secrétions internes au corps. Je ne rentre pas dans les détails, j’ai le nouveau Larousse médical pour ceux que ça intéresse, et je crois qu’il y a un docteur dans la salle. Mais en gros, il a l’air gonflé d’eau. Luc, compare cela à un bœuf ou un enfant qui tombe dans un puis.

Tout ça est bien compliqué.

Surtout si on regarde comment la même histoire est racontée par les autres évangiles.

Marc, le premier qui ait écrit un évangile, parle lui pour la même histoire d’un homme qui a la main paralysée.

Il ne compare avec rien, il pose juste la question : “ Ce qui est permis le jour du Sabbat, est-ce de faire le bien ou de faire le mal ? De sauver un vivant ou de le tuer ? ”

Matthieu pour écrire son évangile s’inspire du texte de Marc. C’est toujours l’histoire d’un homme qui a une main paralysée. Mais là, il compare l’homme malade à une brebis qui tombe dans un trou : “ Qui d’entre vous s’il n’a qu’une brebis et qu’elle tombe dans un trou le jour du sabbat n’ira pas la prendre et l’en retirer ? ”.

Luc connaît aussi le texte de Marc, il s’en inspire largement pour écrire son évangile. Mais il transforme l’histoire. Ce n’est plus un homme à la main paralysée, c’est donc un homme hydropique. Ce n’est plus une brebis qui tombe dans un trou, mais votre bœuf ou votre fils qui tombe dans un puis.

Ce qui me frappe dans les transformations qu’opère Luc sur le texte de Marc, c’est l’abondance de l’eau dans les exemples choisis. Un homme hydropique, le nom, veut dire qu’il a l’aspect de l’eau. On pensait sans doute à l’époque que les gonflements étaient causés par l’eau. Le bœuf et l’enfant ne tombent plus dans un simple trou mais dans un puis, avec de l’eau.

Un vrai bain.

Toute la scène se déroule un jour de sabbat. Le jour important dans la pratique religieuse de l’époque, le jour encore important dans le judaïsme aujourd’hui. Jésus est invité par un chef religieux. Il mange du pain. Et ce n’est pas juste comme on grignote des noix de cajou ou des olives à l’apéro. Un jour de sabbat, dans la Palestine de l’époque, partager le pain c’est bien sûr un geste religieux,. Toute la scène est dans un autre bain, un bain religieux, un bain de rituel.

L’eau dont nous parlions tout à l’heure, dans un pays aussi sec et chaud que la Palestine, c’est positif, c’est rare, c’est une bénédiction. Vous vous souvenez peut-être dans l’ancien testament de toutes les bagarres qu’il y a autour de la possession des puis. Et pourtant, cette eau si positive, est dans cette histoire un poison. L’homme est malade d’y avoir son corps noyé. Comme le bœuf et l’enfant se noient dans le puis. L’eau qui est si rare, l’eau qui est si nécessaire, devient mortelle quand on y est plongé, quand en grande quantité, elle ne nous laisse plus respirer, nous entourant, ne nous laissant plus d’espace, plus d’air.

Et le sabbat ? Le rituel ? La religion ? Bien sûr qu’elle est une bénédiction. Ne demandez pas à un évangéliste, une des personnes qui écrit la biographie d’un fondateur de religion d’être contre la religion.

Mais là, comment sont les pharisiens, le jour du sabbat, jour où on est censé ne rien faire ?

Et bien ils ne font rien. Mais rien de rien. À aucun moment de la scène, ils ne parlent. Et si on n’avait pas remarqué ce silence des pharisiens, Luc insiste lourdement. “ Ils gardèrent le silence ” précise-t-il. Jésus prend la parole. Le texte grec dit qu’il répond. Ce qui est drôle c’est qu’on se demande à quoi il répond, car rien ne lui a été demandé. Et quand à la fin de cette scène, ils posent une question, “ ils ne purent rien répondre ”. Ils ne disent rien, mais ne bougent pas, n’agissent pas. Tout juste, ils l’observaient. Ils l’épiaient.

On imagine, ces pharisiens, qui ne disent rien, qui ne bougent pas. Seules bougent-ils leurs yeux, qui regardent de travers.

Sont-ils encore vivants ?

Le sabbat est un bien, aucun juif de l’époque même pas Jésus ne peut dire le contraire. Et pourtant, comme pour l’eau de toute à l’heure, si positive, le sabbat semble un poison anesthésiant. Les pharisiens en semblent malade au point d’y avoir la parole, le corps noyé. Comme l’eau qui est si rare, l’eau qui est si nécessaire, le sabbat semble devenir mortel quand on y est plongé, quand en grande quantité, il ne nous laisse plus respirer, nous entourant, ne nous laissant plus d’espace, plus d’air.

Ainsi, de chose si positive en elles-mêmes, l’eau et le sabbat, le temps offert à Dieu, la religion, semblent devenir des dangers.

Est-ce une question de quantité ? On connaît bien des choses positives qui deviennent négatives quand il y en a trop. Et dans des domaines bien différents. Le travail qui manque tant à ceux qui n’en n’ont pas, mais qui peut exténuer des gens, faire exploser des couples ou des familles quand il prend toute la vie.

Là au contraire, il nous faudrait peut-être nous redécouvrir les vertus du sabbat. On n'en est plus à demander : peut-on sauver une vie le jour du sabbat. Mais : peut-on ouvrir les supermarchés et faire travailler les gens le dimanche ? Peut-on faire travailler les gens de nuit ?

Il y a bien des choses positives qui deviennent négatives quand il y en a trop.

L’automobile, qui est d’abord apparu comme un progrès, et qui aujourd’hui par l’explosion de son usage sur toute la planète participe par ses gaz d’échappement à détruire notre atmosphère.

L’argent qui peut faire tourner les têtes.

La loi. Quand on dit : “ la loi, c’est la loi, on l’applique sans défaillir ”. Prend-on en compte les conséquences humaines ?

Même l’amour qui peut devenir étouffant.

Ou le volontarisme dans l’aide aux autres, le service aux plus en difficulté, quand les personnes à force de ne s’occuper que des autres oublient de s’occuper d’eux-mêmes.

Est-ce seulement une question de quantité ? Une façon de dire : “ il faut être modéré en tout ”. Mais peut-être faut-il aussi être modéré en modération car nous avons besoin des enthousiasmes, des excès, des projets fous, des utopies, des rêves, Des peuples qui sortent d’Egypte même s’ils savent qu’il y a la mère rouge devant, des noirs qui marchent dans les villes du sud des Etats-Unis pour leurs droits même s’ils savent que les chiens de la police vont les mordre.

Alors, est-ce seulement une question de quantité ?

Quand Jésus répond et dit aux Pharisiens et aux légistes : “ est-il permis de guérir un malade le jour du sabbat ? ”. À qui répond-il ? Aux pharisiens ? Mais ils n’ont posé aucune question. Où répond-il à la personne dont parle la phrase juste avant : “ Un hydropique se trouvait devant lui ”. Jésus répond à une situation. Il vient en aide à quelqu’un de précis qui est en face de lui.

Ce n’est pas seulement une question de quantité. Ce n’est pas qu’il y aurait trop de sabbat. Mais qu’il y a des situations, des prochains qui ont besoin de nous.

La question est moins : Est-ce que je donne trop d’amour ? Est-ce que je gagne trop d’argent ? Est-ce que j’aide trop les autres ? Je peux être trop en tout ça, certes.

La question n’est-elle pas : Pourquoi est-ce que je le fais ? Est-ce que je ne le fais que par habitude, parce que c’est le rendez-vous du samedi, parce que c’est comme ça, il faut aller travailler tout les jours, parce que c’est la loi, la règle, l’habitude dans cette société. Je veux gagner plus d’argent, je veux plus travailler parce que c’est comme ça. J’ai mes engagements, mes actions associatives, sociales, celles que je connais, que je maitrise, qui me prennent tout mon temps.

Où est-ce que je le fais pour répondre à une situation, parce que j’ai un but, un projet, une envie, une volonté d’aller vers les autres, d’aider mon prochain ? Est-ce que je peux sortir de mes habitudes si quelqu’un a besoin de moi ? S’il y a une urgence, puis-je aller à son secours ? Une famine en Ouganda ? Ah, non désolé, moi je ne m’intéresse qu’aux épidémies de fièvre jaune. Tu déprimes sec et tu penses à mettre fin à tes jours ? Désolé, j’ai trop de travail au bureau.

Dans nos vies, sommes nous comme les pharisiens et les légistes, nous invitons Jésus à notre table, mais nous sommes trop piégés par nos habitudes – y compris nos bonnes habitudes, nos générosités, nos engagements - trop piégés pour rester autrement qu’inactif et muet quand un homme, l’humain, l’humanité, à côté, peut-être trop à côté de nous est en train de se noyer ?

Où alors, même si cela est mal vu par les habitudes de notre temps, par la loi même, par nos habitudes, nos dadas, nos urgences, nous pouvons dire : j’arrête tout, je te donne un coup de main.

En plein jour de sabbat, saurons-nous nous saisir notre frère pour le soigner ?