« Comme chaque année depuis 1974, une trentaine de personnes se sont réunies pour le « stage de la cafetière » à la fin janvier en Franche-Comté. Ce qui est au départ un stage biblique s’est transformé au fil des années en atelier de réflexion tous azimuts – avec une forte dominante biblique malgré tout mais mêlant philo, socio, littérature, expérience personnelle – sur des grands sujets. Membres de la Mission populaire, des équipes ouvrières protestantes, habitants de Vandoncourt (Doubs) accueillant le stage, tous ont réfléchi cette année au thème : fidèles, infidèles, païens. Ci-dessous, les notes de l’exposé qu’a partagé Christine Woodard, équipière locale de la Maison Verte.

"Suite à un programme télé sur la fidélité dans le couple, de nombreuses questions me sont venues à l'esprit, et je les mets sur papier comme un point de départ pour des échanges. Mais il faut peut-être d'abord se mettre d'accord sur la fidélité dont on parle. Pour moi, la fidélité doit être inconditionnelle, un engagement, une constance, qui restent valables même quand les circonstances ou l'objet de la fidélité, ont changé. Sinon, cela ne me semble pas de la fidélité. Mais pendant le stage, pour beaucoup, ce n'était pas aussi catégorique.

La fidélité est un moyen de se protéger de l'incertitude, de l'insécurité mentale. Elle permet de ne pas se poser de questions sur soi, sur ses idéaux, son parti politique, sa religion. Elle permet de s'empêcher de grandir, de refuser la réalité, d'avoir une vision simple du monde. La fidélité peut éviter de douloureux cas de conscience ( fidélité à l'Etat d'Israël quoiqu'il fasse). La fidélité rend plus efficace, on applique une " formule". Dans un monde technologique et attaché au résultat, c'est apprécié. Le fidèle, la fidélité s'érigent en valeur morale. L'infidèle est considéré comme une girouette égoïste. Et le fidèle se permet même de tuer l'infidèle. Historiquement, la fidélité n'a-t-elle pas été plus source de violence que l'infidélité? ( fidélité inconditionnelle à une idée quoiqu'il arrive, idée qui peut être mal comprise). Les sectes marchent sur ce principe de fidélité: déclencher chez la personne affaiblie ce déclic qui la rendra fidèle. Les artistes sont souvent des "infidèles" ( Gauguin, Brel…) qui rompent avec leur vie pour pouvoir vivre leur créativité. Et Abraham?Et Jésus?… Fidélité à ce qu'est l'autre ? ou à l'idée qu'on s'en fait. La question se pose pour le couple ou pour n'importe quelle relation à une personne, un groupe ou une idée. La fidélité peut même être égocentriste et tournée vers soi-même, non ouverte à l'autre, contrairement à la première impression.La vraie fidélité serait de faire pour l'autre ( couple, famille, relation etc…) ce qui est vraiment bon pour lui. Est-ce à nous de décider et éventuellement cacher la vérité ( désamour dans un couple, malade condamné…) ? De quel droit s'arroge-t-on cette position supérieure ?

Euthanasie, suicide assisté, dire la vérité au malade, l'accompagner vers la mort, ne pas lui "voler" sa mort, ou choix de l'acharnement thérapeutique. Dans les soins périnataux, tout mettre en œuvre pour sauver coûte que coûte un nouveau-né très prématuré, visiblement très handicapé, ou ayant beaucoup manqué d'oxygène, sans penser aux conséquences pour l'enfant, pour la famille, pour la société. ( la question se poserait-elle différemment dans les sociétés dont la culture intègre le concept de réincarnation ?) Les décisions du corps médical vont dépendre de l'interprétation qu'on se fait du serment d'Hippocrate. En Belgique,des familles d'enfants "sauvés" ont été poser la question aux médecins des maternités impliquées. Intervient ici aussi la complexité de la médecine actuelle et le fait que le médecin qui a sauvé l'enfant ne sera pas celui qui le suivra plus tard, et n'en verra donc pas les conséquences. Joue aussi l'importance donnée aux statistiques qui représenteraient un progrès ( chute de la mortalité prénatale, quelles qu'en soient les conséquences, ou augmentation de la longévité à l'autre extrême de la vie ) …ou permettraient d'avoir plus de subventions. Dans tous les cas la fidélité à Hippocrate et ce qu'il représente est une solution "facile". Ce qui est vrai pour la médecine l'est aussi dans d'autres domaines, par exemple les idées "de gauche" peuvent avoir des conséquences perverses ( protection automatique du "pauvre" face au "riche" , ce qui en fin de compte peut le pénaliser ou le pousser à refuser tout changement)

Fidélité à soi ? Qu'est-ce que " soi".

Eriger la fidélité en haute valeur morale me semble un piège dangereux, cela évite de s'interroger et de se remettre en question tout en se drapant de moralité. Nous avons d'ailleurs tendance à ériger en morale transcendante une particularité humaine, ou animale, qui aide à la survie du groupe pendant des périodes de danger ( solidarité, fidélité …). C'est peut-être là la première question qu'il faudrait étudier."