1 Corinthien

4. Il y a diversité de dons, mais le même Esprit;

5. diversité de ministères, mais le même Seigneur;

6. diversité d'opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous.

7. Or, à chacun la manifestation de l'Esprit est donnée pour l'utilité commune.

8. En effet, à l'un est donnée par l'Esprit une parole de sagesse; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit;

9. à un autre, la foi, par le même Esprit; à un autre, le don des guérisons, par le même Esprit;

10. à un autre, le don d'opérer des miracles; à un autre, la prophétie; à un autre, le discernement des esprits; à un autre, la diversité des langues; à un autre, l'interprétation des langues.

11. Un seul et même Esprit opère toutes ces choses, les distribuant à chacun en particulier comme il veut.


Quand j’ai lu cette liste de dons, de charismes, j’étais un peu admiratif.

Je me suis demandé : ai-je certains de ces dons ?

J’ai passé la liste en revue, et je me suis dit que j’en avais peut-être deux.

Le premier donc, c’est la foi, même petite. Je crois que j’y crois, que je suis prêt à tenter des choses risquées par confiance en la présence du seigneur à mes côtés.

Le second, c’est la parole de connaissance. J’ai appris des choses, j’ai fait des études, j’aime lire des livres et des revues. Parfois, j’ai une parole qui me permet de partager des connaissances.


Ces deux dons ont des avantages mais aussi des inconvénients .

Par exemple, la foi. La confiance en Dieu ça me fait parfois m’engager dans des missions trop dures pour moi. Il y a alors un risque pour moi, et pour les autres. Je vous dirai - et vous me direz - dans quelques temps si c’était le cas en acceptant le poste de La Maison Verte.

Une parole de connaissance ? Je m’en méfie aussi : parfois ça me donne l’air prétentieux, donneur de leçon. « Comme le dit Michel Foucault », « Jacques Rancière l’a bien montré », « Thomas Römer ceci, Olivier Abel cela ». Il y a le risque d’écraser l’autre avec des grosses références bien ronflantes, de prendre le pouvoir sur les autres, de les faire taire au nom de ces connaissances, par de grands noms bien impressionnants.


Mais je me demande si ce ne serait pas pire si j’avais les autres dons. Si j’avais le don d’interprétation des langues, si je savais parler en langue, si je possédais le don de prophétie ou de discernement des esprits, celui de guérison ou de mise en œuvre des miracles. Si j’avais ces dons là, que se passerait-il ?

Est-ce que ce ne sont pas des dons trop puissants pour un humain ? Coupler ces dons avec l’égo d’un humain, son envie de paraître, de se mettre en avant, cela n’est-il pas dangereux ? La personne ne risque-t-elle pas de se prendre pour Dieu lui-même ? De vouloir diriger la vie des autres ?


Paul écrit la lettre que nous venons de lire à la communauté de Corinthe. Dans cette communauté, beaucoup d’importance est donné aux dons de l’esprit, ceux du parler en langue, de la prophétie, des miracles. Il veut inviter les corinthiens à la prudence, car il a bien conscience que ce n’est pas facile à manier pour les humains que nous sommes.


Quelles barrière ou précautions de ces dons propose-t-il à la communauté de Corinthe ?

D’abord, il y a un mot qui revient tout le temps : l’esprit.

Pour chacun des dons, on rappelle qu’il doit être lié à l’esprit. Et si on regarde de près le texte grec, on s’aperçoit que Paul a choisi des mots qui montrent que l’esprit doit être présent de multiples façons. Pour tel don, il est dit qu’il doit être traversé par l’esprit, pour tel autre qu’il doit être entouré par l’esprit, pour un troisième qu’il doit être accompagné par l’e
sprit, pour le suivant que cela doit être selon l’esprit. Le mot esprit lui-même est écrit de différentes façons, qui signifient que l’esprit doit être à l’origine du don, il doit être le moteur du don et la finalité.

L’Esprit doit être partout, il doit cadrer le don : dedans, autours, à côté, au début, à la fin, au cœur.


Dire que l’esprit doit être au début, à la fin et au cœur du don, cela signifie que si on met par exemple autre chose que l’esprit du seigneur à l’origine du don, on risque d’avoir comme résultat quelque chose qui n’a rien à voir avec l’esprit.

Si par exemple, le don de prophétie, de parler en langue ou la connaissance n’a pas à son origine l’esprit du seigneur, mais par exemple l’esprit de pouvoir, l’esprit d’accumulation matérielle par exemple, et bien le résultat risque d’être catastrophique. On risque d’avoir le pouvoir absolu d’un pasteur, la volonté de guerre d’un chef d’État, l‘esprit de gourou d‘un philosophe.

Inversement, si on a un résultat qui semble en contradiction l’esprit du Seigneur, on peut se dire qu’à l’origine et comme moteur, il n’y a peut-être pas l’esprit du Seigneur. Si quelqu’un dit que c’est le don de prophétie ou sa foi qui l’a poussé à dire quelque chose de guerrier, de haineux ou d’injuste, on peut douter que ce soit l’esprit du seigneur qui en est à l’origine.

Jésus le dit d’une manière encore plus clair ailleurs dans l‘Évangile : on reconnaît un arbre à ses fruits.

Mais il y a un problème : les affaires humaines, ce n’est pas de la botanique. Dans la vie, pas facile de dire : ça c’est l’esprit du Seigneur, ça, ça ne l’est pas. Il y a toujours une marche de subjectivité. Ce que l’un trouvera en accord avec l’esprit du Seigneur, l’autre le trouvera contradictoire.

Alors le texte nous donne-t-il une autre barrière pour que les dons cumulés à l’ego humain ne donnent des catastrophes ? Donne-t-il une piste pour reconnaître ce qui ressort de l’esprit du seigneur et ce qui est lié à un autre esprit ?

Le texte dit :

L’utilité, se mettre au service.

Au début du texte sont évoqués la diversité des dons et la diversité des services.

Au verset 7, il est précisé que : à chacun est donné la manifestation de l’esprit en vue d’être utile.

Les dons pour ne pas donner de catastrophe doit être précédé, traversé, encadré, ayant comme résultat, l’esprit du Seigneur. Et ils doivent aussi être exercés dans un esprit de service. Cela veut dire, que celui qui a les dons de prophétie, de sagesse, de miracle ou de connaissance doit les utiliser - non pour son propre service ou son propre avantage - mais pour être utile, pour être au service des autres.

L’esprit et l’utilité ; être dans l’esprit du seigneur et être au service des autres ; voilà les deux première barrières que donne le texte à l’exercice des dons.

Mais Paul propose une troisième barrière encore plus forte.

Dans le texte, il est dit que l’un a le don de sagesse, l’autre de connaissance, le troisième la foi.

Si l’un a le don de guérison, c’est un autre qui met en œuvre des miracles.

Celui qui a le don de prophétie, n’a pas celui de discerner si la prophétie vient de l’esprit ou non. Celui qui a le don de langue n’a pas celui d’interpréter les langues.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Trois choses à mon avis.

Premièrement, Dieu a le soucis de chacun :

Il ne laisse personne sans don. Tout le monde, chacun de nous, a un don. La simple foi est un don. La connaissance - et tout le monde a au moins une petite connaissance - est un don.

Il ne faut donc jamais se laisser impressionner par ceux qui affichent leur don. Vous pouvez vous dire, ou lui, dire : moi aussi, j’ai un don. Personne ne peut se mettre au dessus des autres en disant qu’il a un don, car tout le monde en a un. Et dans le texte, aucune hiérarchie n’est faite entre les dons, il n’y en a pas un qui soit plus puissant, plus glorieux.

Chacun est ainsi invité à se demander : quel est mon don ? Et chacun est invité à le faire vivre dans le souffle de l’esprit du seigneur et à le mettre au services des autres, à le rendre utile.

La deuxième chose, c’est que les dons sont répartis. Tout le monde n’a pas les mêmes dons. Chacun a un don différent de son voisin. Oui, il y a une égalité entre tous, chacun a un don. Mais attention, l’égalité peut induire l’idée que tout le monde est identique. Et si tout le monde est identique, tout le monde peut vouloir être chef en se disant : il n’y a pas de raison que je ne sois pas le chef de mon voisin, il n’a pas « plus » que moi, il suffit que je mette mon énergie dans ma volonté, si je veux, je peux être chef. C’est alors le risque de la guerre de tous contre tous.

L’égalité dont il est question dans le texte n’est pas celle-là : c’est celle où personne ne peut se targuer d’avoir plus de don que son voisin, mais aussi celle où chacun a un don différent de son voisin. Le texte dit que Dieu met « tout en tous« . Dieu ne met pas « tout en chacun« . Ce n’est pas « tout le monde a tout les dons » . Chacun a un don différent et donc a besoin de l’autre pour le compléter.

A quoi servirait le don des langues si on ne savait interpréter ce qui est dit ? A quoi servirait le don de prophétie si on ne comprend pas la prophétie ? Et donc à quoi sert la connaissance si on n’a pas la sagesse, la connaissance et la sagesse si on n’a pas la foi ?

Dieu met tout en tous. Ça veut dire qu’il ne met pas tout en chacun. Ça veut dit aussi, et c’est mon troisième point, qu’il ne met pas tout dans une seule personne et rien dans les autres.

Si quelqu’un a un don, cumulé à son ego, il risquerait d’y avoir des catastrophes.

Mais imaginez quelqu’un - et certains prétendent que c’est le cas pour eux -, quelqu’un qui aurait tout les dons : ne risquerait-il pas de se prendre pour Dieu lui-même ?

Dans le passé, beaucoup de catastrophes ne sont-elles pas arrivés par ce que certains prétendaient qu’ils avaient tous les dons ? Certains dictateurs - pensons à Staline ou Ceausescu - certains gourous de sectes ou chef de communautés évangéliques qui prétendent avoir tous les dons, ceux évoqués, mais aussi prétendent être de grands peintres, de grands écrivains, etc. Plus près de nous, ne croise-t-on pas cela couramment dans la vie associative ou d’église ?

Nous-mêmes ne sommes nous pas tentés par cela ? Nous n’avons peut-être pas la prétentions d’avoir tous les dons, mais au contraire nous sommes parfois complexés de ne pas tous les avoirs. Il n’est pas toujours facile de dire « je ne sais pas », ou « tu sais mieux le faire que moi ». Pourtant, on a d’autres dons et mieux vaut cultiver ses dons pour compléter ceux de l’autre que de complexer parce qu’on n’est pas aussi bon bricoleur, ou gestionnaire ou musicien que l‘autre.

Le Seigneur a donc fait au mieux en répartissant les dons. Il a fait au mieux parce que nous ne sommes que des humains. En répartissant les dons, il évite ainsi la guerre de tous contre tous à cause d’une égalité-uniformité. Il évite que certains concentrent tous les dons et se prennent pour Dieu. Il évite que certains n’aient aucun dons et pensent qu’ils ne valent rien.

Mais en répartissant ainsi les dons, il fait bien plus encore.

Dans le texte, le terme qui est employé pour dire diversité, diversité des dons, veut aussi dire partage et division. Oui, le seigneur nous a divisé. Parce qu’il nous a divisé, il nous oblige à aller les uns vers les autres, il nous oblige à construire le monde avec les dons des autres et pas seulement les nôtres.

Il crée un espace entre les uns et les autres. Il laisse donc là une place, un écart, un espace, pour être là, pour intervenir dans nos vies.

Il crée l’obligation de passer par cet espace pour aller vers l‘autre. Il nous oblige à le croiser en allant vers l’autre. Il est là avec nous dans ce pont tendu vers l’autre. Il est présent dans le domaine incertain des relations de personne à personne, où se jouent l’amour, le respect, l’écoute, la reconnaissance de l’autre, de sa différence. D’ailleurs, dans tout ces moments, dans cet exercice difficile des relations de personne à personne, quoi que ce soit pourrait-il marcher s’il n’y avait pas l’esprit d’amour et de grâce du seigneur, l’esprit d’acceptation inconditionnelle, cet esprit d’acceptation inconditionnelle de l’autre qu’ a le seigneur pour nous.

Ce texte retourne ainsi en positif une formule que nous comprenons d’habitude de manière négative :

Diviser pour mieux régner.

Le seigneur divise les dons entre les humains pour que les humains n’aient pas l’idée de régner à sa place.

Le seigneur divise les dons pour que ce soit lui qui règne et non pas les hommes à sa place.

Le seigneur divise les dons pour qu’à travers les collaborations que nous sommes obligés de mettre en place les uns avec les autres, son esprit puisse s’insinuer dans nos vies.

Et cette manière de régner comme un esprit de relation qui nous invite à collaborer, qui nous invite à faire advenir son règne par la découverte les uns des autres, par le développement de notre don propre, par le développement de notre don propre au service des autres, n’est-ce pas mieux régner que le faire comme un roi qui nous oblige ou comme un marionnettiste qui nous manipule ?

Seigneur, merci de nous diviser, de nous faire différents les uns des autres, pour que nous soyons obligés de collaborer.

Seigneur, merci de nous diviser pour que ce soit toi qui règne et non notre prétention humaine.

Seigneur, merci de nous diviser pour que nous collaborions à l’avènement de ton règne.