Luc 4

20. Ensuite, il roula le livre, le remit au serviteur, et s'assit. Tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue avaient les regards fixés sur lui.

21. Alors il commença à leur dire: Aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.

22. Et tous lui rendaient témoignage; ils étaient étonnés des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et ils disaient: N'est-ce pas le fils de Joseph?

23. Jésus leur dit: Sans doute vous m'appliquerez ce proverbe: Médecin, guéris-toi toi-même; et vous me direz: Fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capernaüm.

24. Mais, ajouta-t-il, je vous le dis en vérité, aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie.

25. Je vous le dis en vérité: il y avait plusieurs veuves en Israël du temps d'Élie, lorsque le ciel fut fermé trois ans et six mois et qu'il y eut une grande famine sur toute la terre;

26. et cependant Élie ne fut envoyé vers aucune d'elles, si ce n'est vers une femme veuve, à Sarepta, dans le pays de Sidon.

27. Il y avait aussi plusieurs lépreux en Israël du temps d'Élisée, le prophète; et cependant aucun d'eux ne fut purifié, si ce n'est Naaman le Syrien.

28. Ils furent tous remplis de colère dans la synagogue, lorsqu'ils entendirent ces choses.

29. Et s'étant levés, ils le chassèrent de la ville, et le menèrent jusqu'au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter en bas.

30. Mais Jésus, passant au milieu d'eux, s'en alla.

Mais qu’est-ce qui est donc arrivé à Jésus ?

Voilà que tout commençait bien.

Certes, ses auditeurs remarquaient qu’ils n’étaient que le fils de Joseph. Mais ce n’était pas pour dire que : puisqu’il est le fils de Joseph et de Marie - des gens du coin, qu’on connaît - et bien, pour cette raison là, il ne pouvait pas dire quelque chose d’intéressant. Ce côté : « ils vient de gens de peu, on connaît toute sa famille, il ne peut pas être un prophète », on le trouve dans les autres évangiles.

Mais dans ce texte de Luc, c’est plutôt :

« Et bien dis donc, il en dit des choses intéressantes pour quelqu’un qui n’est que le fils de Joseph ».

Ils soulignent son origine modeste pour mieux insister sur la qualité de ce qu’il énonce.

Au début de l’extrait ses auditeurs sont donc étonnés. Ils lui rendrent témoignage, ils entendent ses paroles comme des paroles de grâce.

Mais à la fin du texte, le ton a changé.

Ils ne sont plus étonnés, ils sont remplis de colère.

Ils ne soulignent plus les paroles de grâce qui sortent de sa bouche. Mais ils le sortent de la synagogue puis de la ville.

Ils ne lui rendent plus témoignage, mais veulent le tuer en le précipitant d’en haut d’un promontoire.

Pourquoi ce retournement, pourquoi ce passage de la sympathie à la colère ?

Entre les deux, Jésus passe de longs versets à provoquer leurs colère.

Alors qu’ils avaient comme seule objection qu’il était le fils de Joseph,

C’est lui qui va dire à leur place les objections qu’ils auraient pu avoir : « Vous allez certainement me dire le proverbe : Médecin soigne-toi toi-même, si tu es le messie fais-nous donc des miracles », faisant référence à des miracles qui seront d’ailleurs décrit ensuite dans l’évangile, puisque ce n’est qu’au chapitre suivant qu’il fait des miracles à capharnaüm.

Il évoque ensuite deux histoires que nous avons lu tout à l’heure.

Deux histoires pas agréables à entendre pour les juifs.

La première est celle d’un roi qui s’était détourné de Dieu pour choisir Baal. Un prophète - Elie - a du fuir Israël pour avoir dénoncé cela et annoncé une famine pour punir le roi et son pays. Dieu choisit les corbeaux puis une veuve étrangère pour venir en aide au prophète dans sa fuite.

Puis - deuxième histoire - celle d’un chef de guerre Cananéen soigné de la lèpre par un prophète - Élisée - alors que le roi d’Israél s’était d’abord fâché devant la demande du malade.

En gros il leur dit : vous n’avez jamais su reconnaître les prophètes quand ils venaient, vous êtes tellement borné que Dieu au bout du compte préfère envoyer ses prophètes aux autres peuples plutôt qu’à vous.

Avouez que ce n’est pas gentil. Ce n’est pas très pédagogique. Si on regarde la place de cet extrait dans l’évangile de Luc, c’est tout au début : c’est la première fois qu’il s’adresse aux juifs. On pourrait s’attendre à ce qu’il fasse plus d’effort pour se faire connaître, pour se faire comprendre. Mais non, Jésus, les provoque immédiatement, entraîne leur colère.

Mais pourquoi fait-il cela, alors qu’au début, l’accueil ne semblait pas mauvais ? Pourquoi provoquer ainsi leur colère alors que leur première réaction semblait plutôt positive : ils rendaient témoignage, s’étonnaient des paroles de grâce.

C’est comme si Jésus ne voulaient pas de cet accueil positif : c’est immédiatement après les phrases positives qu’il enchaîne les provocations à ses auditeurs.

Pourquoi Jésus rejette-t-il cet accueil positif ?

Ils font un accueil sympathique. Mais à quoi font-ils cet accueil sympathique ?

A cette phrase : « Aujourd’hui a été accomplie pour vous l’écriture que vous venez d’entendre ».

Et quelle est cette écriture :

C’est le texte d’Esaïe que nous avons entendu tout à l’heure en guise de loi.

« L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé, Pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, Pour publier une année de grâce du Seigneur. »

Il leur annonce une année de Jubilée. Qu’était-ce qu’une année de Jubilée ? C’est une tradition de l’ancien Israël dont on ne sait pas si elle fut jamais réellement mise en application. Mais c’était une revendication régulière des prophètes : tous les cinquante ans, tous les 7 fois 7 ans, nombre sacré, tout devait être remis à zéro :

Les dettes étaient annulées, les esclaves étaient libérés.

On voit bien que cela remet tout en cause. Cela oblige à remettre en cause la place qu’on a acquis dans la société. Ceux qui sont en haut doivent accepter de redistribuer le tas de richesses sur lequel ils sont assis et qui fait qu’ils sont en haut. Les pauvres qui se lamentent doivent accepter de sortir de leur posture de victime et accepter de se prendre en main, de décider de leur avenir. Dans l’extrait d’Esaie, on voit aussi que cela remet en cause des dimensions personnelles, intimes, sentimentales.

Les aveugles retrouvent la vue : accepter de regarder la réalité en face, peut-être se regarder soi-même, dans ce qu’on a de bien mais aussi de plus honteux ; ses propres limites, les limites de ceux qu’on aime ou de ses proches.

Accepter de voir que des gens nous aiment et qu’on ne le voit peut-être pas.

Ils s’agit aussi de guérir les cœurs brisés. Donc d’accepter aussi de sortir de la pleurnicherie sur soi, accepter d’être heureux quand on a tout pour cela.

Tout est remis en cause dans l’annonce par Esaïe, par Jésus, d’une année de grâce du Seigneur.

Et que répondent ses interlocuteurs ?

Certes, leur réponse est positive. Mais ça ne sort pas des cadres convenus de la société : on le situe encore par rapport à sa famille, par rapport au village d’où il vient.

Certes, c’est positif, mais c’est de l’eau tiède. On lui rend témoignage, on qualifie ses paroles de paroles de grâce.

Il annonce une révolution sociale et personnelle. Et on lui répond par des cadres classiques, la famille, le village. Il annonce une révolution sociale et personnelle. Et on lui dit des gentillesses : « C’est pas mal ce que vous dites. C’est bien dit. C’est plutôt gentil ».

Et puis, surtout ses interlocuteurs, se contentent de « répondre ». Alors que c’est accomplie pour eux, leur réponse reste de l’ordre du « j’en pense que » et non du : « je l’accueille et cela change ma vie ». C’est de l’ordre de l’opinion, de la distance. Pas du changement de vie, pas de la conversion.

Il y a sans doute une violente déception de Jésus face à la tiède réaction de ses interlocuteurs.

Mais il y a encore plus. Juste avant de se rendre à Nazareth, en Galilée, juste avant le passage que nous étudions, où Jésus se trouve-t-il ? Juste avant ce passage, Jésus est dans le désert. Et il est tenté par Satan.

Et que fait Satan ?

Il lui dit de transformer la pierre en pain, de faire un miracle pour prouver sa puissance. Comme à Nazareth où Jésus suppose que ses interlocuteurs veulent qu’il fasse des miracles, les mêmes qu’à Capharnaüm, pour prouver son identité.

Dans le désert, le Diable le fait monter en haut du temple de Jérusalem, en le menaçant de le jeter en bas. Comme à la fin du texte, où ses interlocuteurs menacent de le jeter depuis un escarpement de la montagne.

Satan met en avant le lien de parenté avec Dieu : puisque tu es le fils de Dieu, qu’il envoie ses anges pour que tu ne t’écrases pas du haut du temple de Jérusalem. Comme ses interlocuteurs mettent en avant son lien de parenté avec Joseph.

Ainsi, dans le désert, Jésus est tenté par le diable. Il est tenté de prouver sa puissance, en multipliant les richesses. Il est tenté d’appeler le Seigneur pour protéger sa seule personne. Il est tenté de faire allégeance au diable en échange du pouvoir sur les royaumes.

Il est tenté d’user de sa divinité pour devenir puissance parmi les puissances.

Et dans notre texte, là dans la synagogue, Jésus préfère provoquer ses interlocuteurs, préfère être rejeté par eux, préfère prendre le risque d’être tué en dehors de la ville, plutôt que se soumettre à une nouvelle tentation.

Quelle tentation menace donc Jésus dans les paroles pourtant si aimable de ses interlocuteurs ?

Il n’est pas question de se soumettre au diable. Il n’est pas question d’user de sa puissance en vain. Il n’est pas question d’user de sa divinité pour devenir puissance parmi les puissances.

C’est une tentation beaucoup plus douce et sournoise.

Celle d’être le fils de Joseph. Celle d’accepter qu’on dise de lui : c’est pas mal ce qu’il dit pour un fils de Joseph. Celle d’accepter qu’on le remette dans une case, celle de la famille, celle du village, celle de l’ethnie.

La tentation d’être un rabbin dont sort de la bouche de bien belles paroles, des paroles de grâce qu’on vient écouter le samedi à la synagogue mais qu’on oublie le soir même quand on rentre chez soi et qu’on se fait à nouveau servir par ses esclaves.

Celle d’être un prophète, un de ces fous qui se promène dans les campagnes d’Israél et annonce la fin du monde, provocant un peu de crainte, un peu d’admiration, beaucoup d’amusement, et pas beaucoup de changement.

La tentation n’est plus celle - comme avec satan dans le désert - d’user de sa divinité pour devenir puissance parmi les puissances. Mais celle de se laisser couler dans les modèles convenus de la bienséance humaine de son temps. Se laisser tenter par le confortable conformisme de son temps, des places sociales et des rôles attendus.

Jésus est là pour annoncer un message de changement du tout au tout dans les vies personnelles et dans l’ordre de la société. La tentation est de renoncer à ce message de radicalité, pour une place identifiée, un bon gars, un rabbin doué, un prophète avec son folklore et éventuellement ses fans.

Jésus refuse cette ambiguïté, ce quiproquo. Je ne suis pas celui que vous voulez faire de moi.

Je ne fais pas de l’alphabétisation à la Maison Verte pour être bien gentil avec des pauvres qui devraient devenir de bons français, aussi français que s’ils étaient fils de Josette, né à Nazalle-Négron.

Je ne suis pas protestant pour annoncer un tiède message bien gentil de grâce tiède, un tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Je ne suis pas un guignol protestataire qui gueule ou fait des manifs juste pour entretenir le spectacle.

Jésus préfère mettre en colère ses interlocuteurs - pourtant gentils, sympas avec lui - et se faire rejeter par eux plutôt qu’être enfermé dans ces pièges, plutôt que de céder à ces tentations. Plutôt que de rentrer dans le rang.

Il annonce une parole pour qu’elle soit accomplie dans la vie et la société dans laquelle elle résonne. « L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé. Pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, Pour publier une année de grâce du Seigneur. »

Une parole qui doit tout changer dans la vie de ceux qui l’entendent et dans la société. Et il fait un choix : plutôt rompre avec ceux qui ne reçoivent pas cette parole plutôt que de voir cette parole et celui la porte enfermés, piégés par des positions, certes confortables parce qu’identifiées mais convenues, attendues et finalement ne dérangeant plus personne.

Plutôt rompre qu’être piégé, dans les figures qui aujourd’hui sont peut-être être celles

- du gentil travailleur social qui fait bien son métier d’intégration des exclus dans la société,

- celle du chrétien qui assure le service après vente supplément d’âme qu’on aime d’autant entendre avec ses gentils paroles qu’on n’en applique pas un seul mot,

- celle du gueulard de service, Arlette Laguiller ou Le Pen qui font le spectacle et servent en même temps de repoussoir.

Jésus préfère rompre et laisser la place, faire place nette, s‘échapper après avoir mis en colère ses interlocuteurs. Il fait le choix d’une parole vivante qui s’échappe des cases. N’est-ce pas le choix que fit par exemple l’Abbé Pierre : à la fois dans la réalité concrète de l’aide à l’autre - mais sans jamais se soumettre aux diktats de l’intégration sociale ; dans l’ancrage dans la parole d’amour de l’Évangile mais d‘un évangile indompté ; et dans la protestation nécessaire quand il en était besoin, toujours auprès des moins défendables, Droit au logement ou sans-papiers ?

N’eu-t-il pas le courage de toujours rompre avec les autorités, les conforts quand cette parole vivante risquait d’être enfermé ? N’est-ce pas ce que fit la Mission populaire et d’autres mouvement protestants tout au long de leur histoire ?

« L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé, Pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, Pour publier une année de grâce du Seigneur. »

Aujourd’hui comme il y a 2000 ans, il dépend de nous de dire : cette parole est accomplie, dans nos vies, dans le monde.