Article paru dans Réforme à l'occasion du Congrès de la Mission populaire évangélique de Pentecôte 2004

par Benoît HERVIEU-LÉGER

L’histoire a commencé un soir de 1871, dans un bistro de la butte Montmartre. De séjour dans ce Paris qui a senti passer le vent de la Commune, le pasteur méthodiste écossais Mac All s’entend dire par un ouvrier : «Si l’on nous présentait une religion de liberté et de vérité, alors nous l’écouterions. » Selon la légende, le pasteur a pris son interlocuteur au mot et, de là, a débuté l’histoire d’une association confessionnelle unique en son genre et bien loin de l’image traditionnelle d’un protestantisme français élitaire et bourgeois. En cent trente et un ans d’existence, la Mission populaire évangélique de France (MPEF) peut au moins se targuer d’avoir porté la vocation qui lui donne son nom dans la durée : assurer une présence évangélique en milieu populaire. Si ce credo suscite encore l’adhésion, se réalise-t-il pleinement aujourd’hui ?

Quinze fraternités La question méritait bien un congrès national, que la « Miss’ Pop’ » n’avait pas réuni depuis 1992. Car durant cet intervalle de plus de dix ans, les missions ont gagné en diversité et en difficulté, sans que la « Miss’ Pop’ » gagne en moyens, en encadrement pastoral et en visibilité évangélique, qu’elle revendique. A ce jour, l’association – de type loi de 1905 – compte quinze fraternités dévolues à des missions sociales aussi diverses que l’accueil des SDF, le suivi des demandeurs d’asile, l’aide à la réinsertion, l’alphabétisation, le soutien scolaire, l’assistance aux personnes âgées et l’accès à la culture, parallèlement aux opérations caritatives plus « classiques » (banque alimentaire, vestiaire). Une Eglise en droit, un organisme social en fait et la prétention, pas toujours facile à tenir, de traduire cette double identité.

« Nous nous voulons une association d’entraide plus que de secours, rappelle Jean-Pierre Molina, pasteur luthérien du foyer de Grenelle, dans le XVe arrondissement de Paris. Mais l’urgence des situations nous oblige, malgré nous, à être des accompagnateurs de la misère ou de la précarité dont nous voudrions combattre les causes. A la limite, on pourrait dire que nous sommes revenus à une situation plus proche de celle des débuts de la Miss’ Pop’, à la fin du XIXe siècle, que de celle du milieu du XXe ! »

Dans le nord de Paris, au foyer dit la « Maison verte », fort de 4 salariés et 60 bénévoles, cent cinquante personnes bénéficient d’une domiciliation administrative et d’une aide individuelle à la réinsertion, cinquante familles du soutien scolaire, quarante personnes de cours de français et quatre-vingt-dix personnes du vestiaire organisé chaque jeudi. « Nous avions pendant longtemps un public de précaires, de clochards “traditionnels”, observe Eric Masse, pasteur de cette fraternité. La donne a beaucoup changé avec l’augmentation d’un sous-prolétariat immigré qui a parfois une autonomie relative et un titre de séjour. » Il a donc fallu revoir les missions, en adéquation avec ce nouveau « public ». Idem à la fraternité de Rouen, où le pasteur Francis Muller constate la montée en nombre, sinon en puissance, d’une autre population. « Nous avons de plus en plus de personnes qui se tournent vers nous pour des raisons de santé psychologique, voire mentale, explique-t-il. C’est une forme de précarité invisible, cachée, mais dangereuse, qui s’installe à travers ces gens dont les problèmes doivent être traités à la fois dans l’urgence et dans la durée. » Néanmoins, ce profil de nouveaux habitués des fraternités peut cadrer avec l’un des principes clés de l’association, selon lequel les bénévoles doivent être à l’image de ceux qu’ils assistent. «Nous aussi, nous voyons arriver ces gens en état de fragilité personnelle, qui ne savent d’ailleurs pas toujours pourquoi ils viennent, confirme Eric Masse à la Maison verte. Leur raison est d’abord l’envie de se trouver une communauté d’accueil, du lien social. De là, ils peuvent se rendre utiles et devenir à leur tour bénévoles. C’est toute la force qui reste à la Mission populaire: être un point de raccord par-delà les ghettos, et créer de la mixité sociale en mêlant au plus près ceux qui accueillent et ceux qui sont accueillis. Le SDF côtoie la petite vieille ou le cadre supérieur parmi les bénévoles. »

Une fraternité telle que le foyer de Grenelle mobilise ainsi 350 volontaires, pour environ 1 000 personnes de passage chaque semaine. Un signe de santé pour la « Miss’ Pop’ » ?

Pas tout à fait. Car les bonnes volontés disponibles ne suffisent pas à pérenniser le message fondateur, fondé sur le dessein d’éducation populaire et la référence à l’Evangile. «Certaines fraternités ont choisi de se reconvertir en paroisse, souligne Jean-Pierre Molina. Ce n’est pas un signe de déclin. A condition qu’une face de l’identité de la Miss’ Pop’ ne soit pas privilégiée au détriment de l’autre. »

Une Eglise et une œuvre Mais le choix semble souvent crucial. Il a bien failli l’être à l’orée des années 70, selon un processus inverse à celui décrit par Jean-Pierre Molina. André Leenhardt était en poste pastoral à la fraternité de Marseille de 1966 à 1973 avant de passer pasteur ouvrier jusqu’en 1977. Il se souvient des importants virages de l’après-68, qui ont bien failli faire oublier l’enracinement protestant d’origine. « Quand j’ai commencé à m’engager professionnellement dans la Miss’ Pop’, il subsistait une forte place faite à l’évangélisation, au culte et à la coopération avec la Croix bleue, raconte-t-il. Après 1968, l’engagement au sein de la Miss’ Pop’ a pris un tour nettement plus politique et militant. Une charte, "Le papier bleu", a formalisé en 1971 ce tournant qui a néanmoins contribué à l’émergence d’équipes de pasteurs ouvriers. Mais le décalage se faisait de plus en plus sentir entre le public de la Mission populaire et ses militants. »

De 1977 à 1982, André Leenhardt assume la charge de secrétaire général de la Mission populaire. L’heure est au « recentrement » sur l’Evangile et l’identité protestante, que poursuivront les successeurs d’André Leenhardt, dont Jean-François Faba, aujourd’hui au Defap. Mais les tenants du « papier bleu » mettront du temps à lâcher prise. « Il y a d’abord eu un groupe d’opposition au sein de la Mission populaire, qui tenait ferme sur le mot d’ordre social mis en avant après 68. Par la suite, les sections de la Croix bleue ont commencé à s’éloigner des fraternités. »

La reprise en main évangélique l’emporte finalement. Mais son impact reste difficile à relayer au quotidien dans les fraternités. Sauver l’étiquette confessionnelle, oui, mais dans quel but ? La Mission populaire n’en a, là encore, pas fini d’ajuster sa double face d’Eglise (non professante) et d’œuvre. « Nous avons tellement le nez dans le guidon dans nos fraternités que nous ne parvenons pas à soutenir la vision du monde et de la société qui est la nôtre, déplore Eric Masse. C’est tout l’enjeu du congrès que de reformuler le message. »

Jean-Pierre Molina, lui, insiste sur l’importance du culte au foyer qu’il dirige, où existe aussi un atelier politique « de commentaire à chaud de l’actualité, qui fait aussi partie du projet culturel de la Mission populaire ». Plus « politique », ce pasteur voit aussi une autre raison à la tenue de ce congrès : le 21 avril 2002. «Qui a parlé du peuple lors de la dernière présidentielle ? Le Pen, et personne d’autre. L’assise populaire reste un enjeu. »

Francis Muller voudrait que le rendez-vous de La Rochelle permette de « débattre des difficultés pratiques dans les fraternités ». André Leenhardt, retraité mais toujours attaché à l’institution, espère que ces mêmes « fraternités renouent le lien au plan national et marquent leur appartenance à la Mission populaire ». Autant d’expression pour un même défi : que la Miss’ Pop’ se redécouvre d’autant plus évangélique qu’elle reste populaire.