Samedi, tôt dans la matinée, une dizaine de bénévoles s'affairent dans la grande salle de la Maison Verte. Des femmes et des hommes, jeunes ou moins jeunes, penchés sur des dizaines de cartons qu'ils vident dans un rythme continu, presque machinalement. Des tables constituées de planches posées sur de grands tréteaux se remplissent progressivement de piles d'habits en tout genre. Plusieurs rangées de chaises accueillent également des vêtements. La salle de 200m2 est partagée en deux par quatre tringles fournies en vestes de costumes. De part et d'autre, la zone femme et la zone homme. L'arrière-salle a également été investie à l'occasion de la grande braderie qui se tient toutes les six semaines au 127 rue Marcadet. Des tas de jouets pour enfants l'emplissent et la décorent. Un peu de vaisselle dans un coin, quelques bibelots aussi, impossibles d'affecter à une catégorie précise. Ils se regroupent par leur éclectisme. Leur utilité est variable, et ils feront peut-être le bonheur d'un collectionneur ou rejoindront le salon d'un amoureux de l'art rétro.

En face du grand dôme, à quelques pas à peine, un escalier conduit à la "salle d'en bas", juste au-dessous du "foyer". A l'intérieur, la braderie continue. Des tissus un peu plus chics, des bijoux prêts à venir flatter le cou ou les oreilles de ces dames. D'autres bibelots encore : une machine à transformer les patates en frites, une cafetière d'époque, un chauffe-plat à huile… De ces ustensiles d'époque devenus objets de collection.

Depuis 10 ans ou une semaine Les bénévoles sont arrivés vers 9h30 ce matin, certains se relayeront dans la journée, d'autres savent qu'ils ne lèveront le pied que tard dans la soirée. Tounessia a connu la Maison Verte il y a plus de trente ans, lorsque, débarquée d'Algérie, elle s'y est rendue pour y suivre des cours d'écriture. Aujourd'hui elle met la main à la pâte pour la friperie, une manière de rendre la pareille. Liliane et Eva vont tenir la "caisse" tout l'après-midi. La seconde est arrivée au 127 rue Marcadet alors qu'elle cherchait à donner du sens et trouver une certaine utilité sociale à son temps libre de retraitée : "Ca fait maintenant dix ans que je participe aux ateliers d'aide aux devoirs pour les jeunes", dit-elle fièrement. Daniel aussi est à la retraite. Alors qu'il goûtait à peine aux joies de l'inactivité, il s'est vite retrouvé à tourner en rond : " J'allais au théâtre, au cinéma… Mais l'ennui vient vite", reconnaît-il. "Je cherchais un travail à mi-temps et j'ai écrit à la Maison Verte. Ils m'ont proposé du bénévolat. Ca fait une semaine que je fais du soutien scolaire". Dramane a 20 ans, il est certainement le plus jeune des bénévoles. Il est arrivé à la Maison Verte grâce à une mesure de Travaux d'intérêt général qui lui a été indiquée par un juge. De 10 heures à 20 heures, il se prêtera aux exercices de déballage-remballage au milieu de dizaines de cartons prévus à cet effet.

Il faut être méthodique, cibler la bonne pile Il n'est pas tout à fait 13 h 30. Déjà, des gens forment un groupe compact au seuil de la grande salle. Ils sont venus à l'heure, seuls, en couple, entre amis ou en famille, prêts à sauter sur la bonne affaire, prêts à s'emparer de la veste, du pantalon ou de la paire de bottes qui égaiera ou rafraîchira leur penderie. Les portes s'ouvrent. Les gens s'engouffrent, pressés, déterminés à ressortir chargés. Christophe, un jeune homme de trente ans, a le bras rempli d'habits : "C'est ma voisine Priscilla, qui travaille ici et qui m'a tenu au courant de la braderie. Je suis venu pour la première fois il y a longtemps. Je suis un habitué des brocantes, pour moi c'est parfait". La grande salle est bondée. La foule est concentrée, rapide, efficace. Les gens peinent à se faufiler :"On sort!", annonce une dame. "On rentre!", lui répond une voix anonyme. Il faut être méthodique, cibler la pile de vêtements qui saura nous offrir le bon article. Pas question, pour certains, d'être dérangé par une personne curieuse qui vous interroge : "Tout à l'heure peut être… Parce que là, je suis pressé", bredouille un homme, embêté. Caroline, une étudiante de 23 ans, a eu connaissance de l'événement par une amie qui habite dans la rue : "Je trouve que l'initiative est génératrice d'une ambiance de quartier. Les prix sont très attractifs et il y a de tout : des couettes, des chapeaux, des pulls… pas finis", commente-t-elle alors qu'elle tire un morceau de laine tricoté d'une pile de gilets, anomalie comique dans un océan de choix.
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Faire des affaires tout en œuvrant pour une cause juste Fouiner dans une braderie est un exercice d'investigation qui peut être drôle ou sérieux. On peut s'y adonner avec rapidité ou délectation. Tout dépend de la philosophie de chacun. "Je ne suis pas trop serrée?", demande une femme à son mari, en s'observant dans la glace. Elle tire un peu sur la jupe qu'elle essaye. "Non, ça va", répond l'interrogé. Véronique et Bertrand sont protestants, la première travaille dans la presse et le second dans une société de fabrication. Le couple a eu connaissance de la braderie grâce au bouche à oreille. "Je ne suis pas de cette paroisse mais on est une petite famille et à la paroisse de l'Etoile, on a les mêmes activités", explique l'époux. "Nous faisons aussi la braderie des Orphelins d'Auteuil et celle de Cortambert. C'est une habitude depuis des années et les bonnes affaires sont au rendez-vous. On donne aussi des vêtements. J'en ai d'ailleurs aperçus deux ou trois aujourd'hui", dit-il en souriant. Chantal, 40 ans, est tout autant une inconditionnelle de la braderie. "Cela fait plus de trois ans que je viens systématiquement. Aujourd'hui, ma fille de douze ans m'a accompagnée. Elle a trouvé des jouets et des vêtements. Je connais bien les activités de la Maison Verte puisque je suis gardienne dans un immeuble de la MPEF (Mission Protestante Evangélique de France, ndlr) mais je suis plus catholique". Protestants, catholiques, non-croyants ou autres, tous se retrouvent autour d'une même envie : faire des affaires tout en œuvrant pour une cause juste : celle de l'entraide et de la solidarité sociale. Car tous les bénéfices de la braderie iront directement au financement des activités de la Maison Verte. A l'année, la somme récoltée représente un quart des salaires des 5 employés de l'association. "C'est une porte ouverte au social et à tout le monde", confie Traore, 35 ans. " On trouve des choses de qualité et pour une bourse raisonnable. C'est la première fois que je viens mais mes sœurs sont du quartier et elles connaissent bien ".
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"Moi, je ne m'habille que comme ça" A 15h30, la foule du début d'après-midi s'est amenuisée. Pourtant, c'est l'heure de la grosse promotion : un sac de 50 litres rempli pour 8 euros. "Certains ont toute une stratégie pour profiter de cette affaire. Ils cachent les vêtements qu'ils ont choisis un peu partout, de façon à ce que personne ne les trouve et puis, à 15h30, ils retournent les chercher pour remplir un sac de 50 litres", explique d'un air amusé Stéphane, le pasteur. Pour ceux que l'aventure a fatigués, une buvette est installée dans le foyer, avec des produits issus du commerce équitable. Christine, salariée de la Maison Verte, a préparé depuis la veille des gâteaux au chocolat et à la noix de coco. Les gens peuvent s'asseoir à une table pour profiter du goûter ou jeter un œil sur les étagères, remplies de livres à 50 cents l'unité. Annie, 42 ans, éducatrice spécialisée en formation, savoure un café à l'une des tables. Elle partage un peu ses impressions sur l'après-midi : " Moi, je ne m'habille que comme ça. Aujourd'hui, j'ai trouvé un jean 501 tout neuf à 2 euros. Il y a vraiment des fringues pas chères. Et puis si ça peut aider. J'ai cru comprendre que des vêtements étaient donnés aux SDF. Je respecte tout cela, même si je ne suis pas protestante. Et puis j'ai observé des personnes. Certaines, visiblement, n'achètent pas pour elles mais pour donner à ceux qui en ont besoin. Ça crée un bénéfice par répercussion. Ce sont vraiment de chouettes initiatives". Il est aux environs de 17 heures. La plupart des gens sont partis, souvent avec le sentiment d'avoir fait une bonne affaire, parfois déçus de n'être pas totalement rassasiés. Les bénévoles entreprennent de ranger. Organisés et réguliers, ils remplissent les cartons des articles qui n'ont pas été vendus. Un homme passe le balai, pendant que d’autres empilent les chaises, deux femmes discutent dans l'arrière-salle. Forcés de passer en revue chaque article, on tombe parfois sur une bonne affaire qui n’a pas su être décelée. Et puis les stocks seront renfloués par des donations diverses, de particuliers ou d'autres paroisses. Le 18 novembre, les habitués seront de nouveau au rendez-vous et, on l'espère, de nouveaux curieux les y rejoindront.

Texte et photos : Julia Pascual