« En fait, rien ne me prédestinait à travailler dans la presse. J'avais pourtant le souvenir de la fabrication du journal paroissial que mes parents publiaient chaque mois. Depuis tout petit, j'assistais à ce rituel mensuel où, sur la table de la salle à manger, ma mère calligraphiait l'ensemble des textes de ce bulletin qui ne dépassait pas douze pages. Je sens l'odeur de l'encre de Chine et j'entends le bruit métallique des stencils claquer dans ma mémoire. Sur des grandes plaques souples et perforées, elle crayonnait les lignes en bleu et écrivait à la plume les articles qu'elle agrémentait de dessins. Pour quelques jours, la table deve-nait un chantier. Mes frères et moi, nous la regardions mani-puler les plaques d'aluminium avec beaucoup de précaution car toute trace de doigts pouvait apparaître à l'impression. Pour nous, enfants, c'est le souvenir le plus prégnant : ces recommandations mille fois renouvelées. Il faut dire qu'une fâcheuse catastrophe avait eu de quoi redoubler la vigilance de nos parents. Un jour où ma mère avait enfin terminé son bulletin mensuel prêt à être expédié à Paris pour être ronéoté, mon frère jumeau et moi, laissés sans surveillance et attirés par toute cette attention excessive et mystérieuse, alliant nos forces, nous avions tiré notre parc pour atteindre la table et nous emparer de ces plaques argen-tées si longtemps convoitées. La brillance et la matière de ce fabuleux butin nous comblèrent tant qu'il fut pour nous un véritable champ d'expérience pendant un bref et irrémédia-ble moment. Nous avions en un temps record froissé quatre jours de travail d'écriture consciencieuse et appliquée au grand dam de ma mère.

J'ai grandi avec la réalisation de ce «journal». Dès que j'ai eu l'âge de dessiner, ma mère m'encouragea à réaliser des dessins pour illustrer les articles. Plus tard, adolescent, déjà engagé dans des études artistiques, je suis devenu le dessi-nateur attitré des couvertures de la Gerbe, journal de la paroisse protestante de Montmartre. Le rituel s'était moder-nisé. L'église s'était procuré à bas prix une ronéo autour de laquelle venait se réunir une équipe de bénévoles une fois par mois dans la sacristie sombre et confinée. Le bruit sac-cadé et assourdissant de la rotative rythmait le travail de chacun. Cela donnait une atmosphère d'imprimerie clandes-tine et artisanale. L'ambiance était conviviale. On tassait, pliait, classait tout en mordant dans un sandwich. J'aimais voir mes dessins se multiplier sur les liasses des pages imprimées qui se superposaient au rythme où la rotative les rejetait. Magie de cette reproduction infinie que seul l'arrêt de la machine stoppait. En une soirée, nous avions imprimé le millier d'exemplaires du journal. Et quand la petite équipe s'était clairsemée peu à peu et que je quittais Michel, le res-ponsable des opérations, encore en blouse, nettoyant les der-niers rouleaux de la machine, j'étais heureux d'en avoir suivi et accompli toutes les étapes.

Dans une rédaction de quatrième, j'avais clairement exprimé mon rêve. Au sujet : « Quand je serai grand, mon métier de demain...», j'attaquais d'entrée : «journaliste». (…) Dans ce devoir, je relatais l'histoire du journal que j'avais fait : un hebdomadaire dont j'inventais le titre : Le Parfait Informateur. L'élection présidentielle de mai 1974 suscita en moi un goût accru pour l'actualité. J'écoutais les informations avec beaucoup d'intérêt et d'ardeur, exalté par cette joute politi-que pour la conquête du pouvoir. Partisan, je l'étais, bien sûr, à la façon candide, fougueuse et excessive d'un garçon de mon âge. Je baignais dans la culture de mes parents. (…) A la même période, deux dessins consacrés à la campagne des candidats ont été la source du premier numéro du Parfait Informateur. Je me souviens de la fine pointe de Rotring avec laquelle je les exécutais. Ces croquis sans but de prime abord sont devenus les premières pierres de cette aventure qui allait m'occuper plusieurs mois, et peut-être faire jaillir une vocation que je ne soupçonnais pas alors. (…) Le résultat n'était qu'un seul et unique exemplaire original de deux ou trois pages que je ne faisais lire qu'à mes pro-ches. Il n'y eut que cinq numéros. Cette entreprise s'acheva au bout d'un peu plus d'un mois, non par lassi-tude mais en raison de la charge de travail que cela repré-sentait. Il reste encore sur ces pages jaunies des articles inachevés ou à peine débutés, comme si le travail suspendu n'attendait qu'une suite. »