Extrait de A contretemps, n° 9, septembre 2002, repris sur le site : http://increvablesanarchistes.org/articles/biographies/toublet_jacky.htm

On a pour certains êtres des sympathies profondes. Elles viennent le plus souvent de loin, d'un ailleurs partagé ou d'une ancienne connivence. Elles résistent aux dissonances et aux effets du temps. Elles perdurent sans qu'il soit même nécessaire de les cultiver. La disparition de ces êtres-là ne défait rien du lien tissé. Elle passe le relais à la mémoire, qu'il faut toujours veiller à désencombrer de sa légende. Pour ne pas trahir le souvenir.

Ma première rencontre avec Jacky date de 1967, il avait 27 ans, moi dix ans de moins. Si la date est précise -le 25 novembre de cette année-là-, je le dois au numéro 533 de la Révolution prolétarienne (décembre 1967) qui en indique le motif : une conférence de Marcel Body sur la Révolution russe, à la Maison Verte, rue Marcadet, dans le 18e arrondissement de Paris. La salle contenait " 300 personnes ", écrit l'anonyme chroniqueur, et parmi elles, " attentifs et ardents, de jeunes militants de la nouvelle vague ". Pourquoi, si lointain, le souvenir de cette rencontre est-il resté gravé dans ma mémoire ? Je ne pourrais tout à fait le dire, mais je sais qu'il symbolise ce que Jacky ne cessa d'être à mes yeux : un héritier de cette génération qui connut la défaite sans rien abdiquer de ses principes, un héritier de cette " vieille garde " du syndicalisme révolutionnaire qui peuplait, ce jour de l'automne 1967, la Maison verte, et parmi laquelle se trouvait Julien Toublet, son père.

Dans un entretien récemment accordé à la revue Agone , Jacky l'évoquait, cette " vieille garde ", avec une immense reconnaissance : Marcel Body, précisément, mais encore Pierre Rimbert, Basilio Hernaez, Raymond Guilloré, Ferdinand Charbit, cette " école extraordinaire " de la Révolution prolétarienne. Il y ajoutait Gaston Leval, dont la rencontre compta tant pour lui et à qui il devait d'avoir découvert Bakounine. Héritier, donc, Jacky le fut d'abord d'un certain type de militantisme, intensif et confiant, activiste et exigeant. Pour lui, comme pour les anciens, cette implication quotidienne dans le collectif n'avait rien de sacrificiel ou d'aliéné. C'était la vie même, substantiellement différente de celle des résignés, cette vie faite de chaleur humaine, d'espoirs et de luttes, d'illusions nécessaires aussi. La critique du militantisme, qui fit quelques ravages dans l'après-68, ne l'atteignit pas. Du côté des modernes adeptes d'un spontanéisme irraisonné, on se gaussait alors - ce fut même un trait d'époque - des coureurs de fond de l'anarcho-syndicalisme. Il y vit sûrement une inconséquence ou, pis encore, une prédisposition au renoncement. Bilan fait, il n'avait sans doute pas complètement tort.

Cet héritage-là, c'est au Syndicat des correcteurs CGT qu'il en réserva à l'évidence le meilleur. Par son histoire, il lui convenait à vrai dire comme un gant. Ce fut sa famille, au bon sens du terme, un tissu complexe de relations où l'engueulade et le conflit n'entamaient jamais, alors, l'entraide et la solidarité. Ce syndicat, dernière incarnation d'une CGT mythique qui pratiqua la rotation des mandats et la démocratie directe, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux, jalousement, exagérément diront d'aucuns, qui sans doute ne saisirent pas la valeur affective et symbolique qu'il lui attribuait. Le syndicat, pour lui, c'était la mémoire résiduelle d'une tradition anarcho-syndicaliste, d'une coutume ouvrière, de Fernand Pelloutier et de Pierre Monatte, une belle histoire, un trésor même, qu'on protège et dont on s'inspire. On ne comprenait pas grand-chose à l'enthousiasme que manifestait Jacky dans l'accomplissement quotidien de tâches syndicales plus souvent ingrates qu'exaltantes en faisant abstraction de cet attachement à l'histoire, et de cette mémoire qu'il en avait. S'il savait que les temps avaient changé -et le syndicat avec-, s'il comprenait les enjeux du réel et en acceptait les termes, s'il refusait le conservatisme et le repli sur le passé, sa rêverie était sans doute ailleurs, dans l'évidente nostalgie d'un "avant" où, tout à la fois organisme de défense et contre-société, le syndicat était d'abord l'école de la révolution sociale.

Les forts caractères, on le sait, ne sont pas de tout repos. Ils peuvent même indisposer. Ils induisent aussi certaines réputations. Jacky en trimballa une, celle d'autoritaire, qui avait - pourquoi le nier - sa part de vérité. Ses colères, épiques, faisaient trembler les murs. Alors, sa gestuelle, sa grandiloquence, son outrance, c'était du grand jeu. Pour ma part et au risque de me tromper, j'ai toujours pensé qu'il y avait du théâtre dans tout cela. Et des scènes où, à défaut de mieux, il s'inventait des batailles : l'arrière-salle de bistrot ou la tribune. Bien sûr, ce Jacky-là pouvait déconcerter, décourager, blesser, mais il ne cherchait pas à humilier, car ce "bœufier", comme on dit en argot typographique, était, au fond, un sentimental et, par certains côtés, un grand naïf qui se trompait souvent sur les qualités supposées de ses frères humains. En règle générale, cette inclinaison de caractère le portait à l'indulgence, sauf quand, s'agissant d'histoire -c'est-à-dire souvent-, l'interlocuteur n'y connaissait rien. D'où sa réputation… Les ignorants, c'est bien connu, supportent mal qu'on leur fasse la leçon. Question de nature humaine, on n'y peut rien. Ou plutôt, on n'y peut qu'à condition de mettre les formes, de baisser pavillon, d'induire un faux rapport d'égalité, de forcer sa nature. Cela, Jacky ne savait pas le faire. On connaissait l'histoire ou on l'ignorait. Et quand on l'ignorait, on écoutait. Pour apprendre. Il avait indiscutablement ce côté prof, formé à l'école de Gaston Leval, où la pédagogie n'était pas -quoi qu'on dise- spécialement anti-autoritaire.

De l'Alliance syndicaliste des années 1970 à Alternative libertaire, en passant par le groupe Pierre-Besnard de la Fédération anarchiste et la CNT, Jacky fréquenta les principales composantes de la galaxie libertaire des trente dernières années. Il en connaissait les coins et les recoins, les passages et les impasses. Avec le temps, et plutôt par expérience que par préférence, il sembla s'orienter vers un anarchisme social ouvert aux différentes sensibilités libertaires, "une nouvelle synthèse, écrivait-il, tournée vers l'action concertée de tous les anarchistes". A lui seul, il l'opéra, cette synthèse, animant les "Chroniques syndicales" sur Radio-Libertaire, dirigeant le Monde libertaire, intégrant le comité de lecture des Temps maudits et collaborant à Réfractions. Son anarchisme, Jacky le voulait anti-dogmatique, ouvert au mouvement social, attentif et patient. Pour le reste, il était comme tout le monde, avec juste ce surcroît d'optimisme qui lui faisait dire encore très récemment : Que va-t-il se passer maintenant ? Je ne sais pas, j'espère… Il faut tout ignorer de l'histoire populaire pour croire que l'espoir de changement, l'aspiration à l'égalité et à la liberté vont disparaître des consciences humaines. Ça prendra sans doute des formes différentes et du temps, mais quelque chose va renaître… .

Il voulait y croire, Jacky, et comment ! Pourtant, sous l'assurance et la superbe du militant, pointait parfois un découragement. Sorti du cercle restreint de la parole péremptoire et de la joute verbale, il lui arrivait aussi de douter et, dans l'échange fraternel d'un face-à-face, de le dire. Douter de quoi ? Mais de tout, que diable ! Des masses, des individus, du syndicat, de l'utopie. Son débit, alors, se faisait plus lent, moins fluide. Sa voix trahissait la lassitude. Son armure se fêlait. Il touchait terre. Dans l'intimité d'une conversation de ce type, il n'était plus ce bretteur qu'on connaissait, mais un type lucide et incertain. Alors -pourquoi le taire ?- en devenant fragile, il gagnait en humanité. Ces instants, rares, où se brisent les carapaces, ont cet irremplaçable avantage de révéler l'authenticité d'un être et un peu de son secret. C'était le cas. Au bout d'un silence le plus souvent, le doute finissait par s'estomper et la vraie nature, heureusement, par revenir. Heureusement car c'est ainsi qu'on l'aimait, Jacky, en infatigable, en passionné, en vigie de la lutte de classe. Même quand on savait qu'il n'était pas que cela.

Ce goût de remettre l'argumentaire sur l'établi, d'en vérifier l'à-propos et, si nécessaire, d'en bousculer les présupposés, Jacky s'y adonna aussi par l'écriture, et avec talent. Clairs, concis, fouillés, argumentés, ses derniers textes en attestent . Le temps lui a manqué pour aller plus loin, le temps mais aussi cette priorité qu'il accorda longtemps à l'action quotidienne, obstinée, certes nécessaire, mais aussi parfois vaine. A l'heure des regrets, celui-ci n'est pas le moindre : l'histoire des luttes sociales des trente dernières années, dont il fut le témoin engagé, reste à écrire.

Avec la disparition de Jacky, nous perdons un ami. Nous perdons aussi un lecteur attentif de ce bulletin. Il y a un an, nous nous adressions à lui pour qu'il écrive sur Pelloutier et son Histoire des bourses du travail, récemment rééditée. Sa réponse fut positive. Puis le silence, tardivement rompu par un court message sur un bristol. Il nous y encourageait à poursuivre la tâche. C'était quelques jours avant la mort. Il savait qu'il n'écrirait plus.

D'ici, cet hommage s'imposait. Jacky nous manquera.

Freddy Gomez A contretemps, n° 9, septembre 2002.