Jacques 2,1-13 : Evangile et revendication d'égalité
Par Editeur le lundi 9 octobre 2006, 21:54 - Prédications - Lien permanent
Prédication de Stéphane Lavignotte du 10 septembre 2006. Quel rapport entre égalité et amour dans le Nouveau testament : l'épitre de Jacques défend une position originale et intéressante dans nos débats contemporains.
" 1. Mes frères, que votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ soit exempte de toute acception de personnes.
2. Supposez, en effet, qu'il entre dans votre assemblée un homme avec un anneau d'or et un habit magnifique, et qu'il y entre aussi un pauvre misérablement vêtu; 3. si, tournant vos regards vers celui qui porte l'habit magnifique, vous lui dites: Toi, assieds-toi ici à cette place d'honneur! et si vous dites au pauvre: Toi, tiens-toi là debout! ou bien: Assieds-toi au-dessous de mon marche-pied, 4. ne faites vous pas en vous-mêmes une distinction, et ne jugez-vous pas sous l'inspiration de pensées mauvaises? 5. Écoutez, mes frères bien-aimés: Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres aux yeux du monde, pour qu'ils soient riches en la foi, et héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment? 6. Et vous, vous avilissez le pauvre! Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment, et qui vous traînent devant les tribunaux? 7. Ne sont-ce pas eux qui outragent le beau nom que vous portez? 8. Si vous accomplissez la loi royale, selon l'Écriture: Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien. 9. Mais si vous faites acception de personnes, vous commettez un péché, vous êtes condamnés par la loi comme des transgresseurs. 10. Car quiconque observe toute la loi, mais pèche contre un seul commandement, devient coupable de tous. 11. En effet, celui qui a dit: Tu ne commettras point d'adultère, a dit aussi: Tu ne tueras point. Or, si tu ne commets point d'adultère, mais que tu commettes un meurtre, tu deviens transgresseur de la loi. 12. Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de liberté, 13. car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait miséricorde. La miséricorde triomphe du jugement."
Nous avons lu ce matin l’épître de Jacques. C’est un texte qu’on ne lit pas souvent. Il gêne les protestants car il insiste beaucoup sur les bonnes actions aussi importantes que la foi alors que pour les réformateurs, la foi est première, c’est elle qui fait faire les bonnes actions. Luther l’appelait d’ailleurs " l’épître de paille ".
C’est un texte étrange. D’abord parce que c’est sans doute celui dont a le plus de mal à savoir où il a été écrit et qui l’a écrit. Les spécialistes trouvent plein d’indices – dans la façon d’écrire, dans les thèmes abordés – pour dire que c’est un texte de la fin du premier siècle, du début du 2e. Trop tard donc pour qu’il ait été écrit par les Jacques dont on nous parle dans les évangiles, comme Jacques fils de Zébédé. Trop tard aussi pour que l’auteur en soit le frère de Jésus qui s’appelait Jacques et qui fut le chef de l’église judéo-chrétienne de Jérusalem après la mort du Christ.
C’est un texte étrange également dans son argumentation. A deux reprises, il appelle à ne faire aucune distinction entre le riche et le pauvre. Dans la société – et l’auteur nous apprend que cela se passe parfois de la même manière dans les églises – on donne les meilleurs places aux riches, et les plus mauvaises aux pauvres. Que serait un traitement sans distinction ? Donner la même place au riche et au pauvre ? Traiter de la même manière le riche et le pauvre ? C’est en tout cas l’avis du texte de Lévitique 19-15, ce qu’on appelle la loi de Sainteté, une loi très importante dans le judaïsme et que connaît l’auteur de l’épître de Jacques : " Vous ne commettrez pas d’injustice dans le jugement. Tu n’auras pas d’égard à la personne du pauvre, et tu n’honoreras pas la personne du riche, tu jugeras ton prochain avec justice.
Si l’épître de Jacques que nous avons lue dit la même chose que la loi de sainteté au début et à la fin - Vous ne commettrez pas d’injustice dans le jugement, tu jugeras ton prochain avec justice - il l’illustre complètement différemment. Il dit des pauvres : Dieu a choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde. Ce sont eux qui hériteront du royaume. Ce n’est pas le " Tu n’auras pas d’égard à la personne du pauvre " de la loi de sainteté. Et il désigne les riches comme les ennemis de la communauté chrétienne : ce sont les riches qui vous oppriment, qui vous traînent devant les tribunaux, qui salissent les chrétiens par leurs diffamations. Ce n’est pas seulement " tu n’honoreras pas la personne du riche ", comme dans la loi de sainteté. Vous trouvez que Jacques a des côtés Arlette : travailleurs, travailleuses, les riches vous spolient et vous oppriment ! Vous n’avez encore rien entendu. D’autres passages de l’épître sont encore plus violemment anti-riches. Au chapitre 5 : " Et maintenant, écoutez-moi, vous les riches ! Pleurez et gémissez à cause des malheurs qui vont s’abattre sur vous ! Vos richesses sont pourries et vos vêtements sont rongés par les vers. Votre or et votre argent sont couverts de rouilles, une rouille qui servira de témoignage contre vous ; elle dévorera votre chair comme un feu. Vous avez amassé des trésors à la fin des temps. Vous avez refusé de payer le salaire des ouvriers qui travaillent dans vos champs. C’est une injustice criante ! Les plaintes de ceux qui rentrent vos récoltent sont parvenus jusqu’aux oreilles de Dieu, le seigneur de l’univers. Vous avez vécu sur la terre dans le luxe et les plaisirs. Vous vous êtes engraissés comme des bêtes pour le jour de la boucherie… " Ce n’est pas de moi, ce n’est pas un tract d’extrême gauche, c’est le chapitre 5 de l’épître de Jacques.
Mais alors, si l’auteur de l’épître de Jacques est à ce point dur avec les riches, aussi fortement favorable aux pauvres, comment comprendre cette exhortation faite à deux reprises de refuser les distinctions entre personnes, comment comprendre cette mise en garde que – je cite – " si vous avez vos préférences, vous fabriquez de la faute " ? Parce que des préférences, on ne peut pas dire que l’auteur n’en ait pas !!!
Que disent les autres textes du nouveau testament sur cette question des différences, des distinctions, de l’égalité ? Il y a quelques années, le théologien Gerd Theissen avait étudié cette question. Il montrait deux grandes tendances. D’un côté les évangiles de Luc, Matthieu et Marc, ceux qu’on appelle les synoptiques parce qu’ils racontent à peu près les mêmes histoires. De l’autre celui de Jean.
Dans les évangiles synoptiques, les premiers, on insiste sur l’amour envers tout le monde, c’est un amour universel : les samaritains, les pauvres, les riches, les romains. Mais il n’y a pas égalité. On aime les samaritains, les pauvres, les riches, les romains, mais on ne les considère pas comme des égaux. En Luc 7, on pardonne à la pécheresse ses pêchés, mais on ne l’invite pas à rejoindre la table où la communauté est attablée. Aux personnes socialement inférieures, on n’offre pas l’égalité mais la miséricorde, c’est une attitude condescendante. Vis-à-vis des supérieurs – c’est le fameux aimez vos ennemis – on offre un amour qui ne s’accompagne pas plus d’égalité. L’ennemi est celui qui a le pouvoir de persécuter. On supporte son agression par cette règle d’amour, en tendant l’autre joue. Mais on ne met pas en cause son pouvoir, on ne le considère pas comme son égal.
Dans l’évangile de Jean, c’est complètement différent. Qu’on soit riche ou pauvre, tous sont des frères et sœurs, l’amour fraternel est la règle. Mais à la différence de ce qu’on lit dans les évangiles synoptiques, l’amour n’est plus universel. Il ne concerne plus les samaritains, les romains ou les ennemis. Il ne concerne que les membres de la communauté de Jean. Il y a égalité mais uniquement dans les frontières strictes de la petite communauté.
Y aurait-il une contradiction insoluble entre universalité de l’amour – un amour qui s’applique à tous - et égalité entre les personnes ? L’amour universel serait-il condamné à ranger les gens dans des catégories, des statuts différents, une inégalité des droits ? L’égalité parfaite au contraire serait-elle condamnée à ne pas être universelle à ne concerner que des petits groupes ?
L’épître de Jacques arrive justement à aller au delà de cette contradiction.
Comment l’épître de Jacques y arrive-t-il ? Et bien, il s’en prend au point faible des autres textes. Ces textes ne font entrer que deux paramètres dans leur raisonnement. L’égalité et l’amour. Et du coup, l’un s’ajuste par rapport à l’autre. Un peu comme des vases communicants. Un peu comme dans un budget : il y a ce qu’on dépense, il y a ce qu’on gagne. Pour équilibrer, soit on réduit les dépenses, soit on augmente les recettes. Si on veut augmenter les dépenses mais qu’on sait qu’on n’aura pas d’augmentation de salaire, il faut trouver un troisième paramètre pour équilibrer. Une nouvelle entrée d’argent par exemple : prendre un deuxième travail, jouer au loto, toucher un héritage. Dans notre jeu entre l’égalité et l’amour, quel troisième paramètre ne prennent pas en compte les évangiles synoptiques ou l’évangile de Jean ? Un paramètre que l’épître de Jacques prendrait lui en compte. Et bien, l’épître fait rentrer deux nouveaux paramètres.
Le point faible des évangiles synoptiques et de l’évangile de Jean, la raison pour laquelle ils n’arrivent pas à tenir ensemble l’égalité et l’amour, c’est que chacun reste à sa place. Chacun reste bien sagement dans la petite boite que la société lui a fabriqué, ou qu’il s’est fabriqué.
Dans la communauté de Jean, on reste enfermé dans sa petite communauté en dehors du monde. On ne bouscule pas l’ordre du monde, on se retire. Les communautés – celle de Jean, celle d’autres sectes de l’époque, les juifs de telle ou telle tendance – ces communautés restent chacune les unes à côté des autres, ne bougent pas les places assignées à chacun dans la société, pour le plus grand bien de la paix romaine.
Dans les évangiles synoptiques, certes, on est au milieu du monde, mais le puissant reste puissant et on le craint. Le pauvre reste pauvre et on s’occupe de lui. Le samaritain reste un samaritain en dehors du " bon " judaïsme.
Le nouveau paramètre, le paramètre supplémentaire sur lequel joue l’épître de Jacques, c’est justement celui-là. Il appelle à bouger les places, à changer la façon dont sont rangées les personnes dans la société. Au chapitre 1, verset 9 de l’épître, on lit : " Que le frère pauvre se réjouisse de ce que Dieu l’élève, et le frère riche de ce que Dieu l’abaisse ". La dureté du texte n’est pas une haine du riche. Elle est une manière de faire bouger le riche de sa place de le faire descendre. La préférence donnée au pauvre, le fait qu’ils sont choisis, qu’ils sont héritiers du royaume, n’est pas une discrimination, pas une distinction arbitraire, c’est une manière de le faire monter. Les deux se retrouvent à mi-chemin, pour une véritable égalité. La préférence donnée au pauvre n’est pas un déséquilibre contradictoire avec l’idée qu’on traiter les gens sans distinction. C’est un rééquilibre qui permet qu’au bout du compte, dans la réalité les distinctions disparaissent.
C’est comme si le texte pressentait certaines des impasses actuelles de l’égalité dans nos sociétés. En France, officiellement, c’est liberté, égalité, fraternité. Tout le monde a les mêmes droits, tout le monde les mêmes chances, on peut tous aller à la même école publique. On dit aux pauvres, aux classes populaires : travaillez, battez-vous, si vous le voulez, vous grimperez et deviendrez les égaux des riches. On connaît le résultat : les meilleurs vont dans les meilleurs lycées, les moins bons dans les moins bons lycées, les riches sont plus riches, les pauvres plus pauvres. Les classes populaires courent après des riches qu’ils ne rattrapent jamais. Il n’y a pas égalité et pas fraternité. Le seul lieu où échapper à cela, c’est de trouver une petite communauté, une église réformée, un club de foot, les gens du pays d’origine ou le club des bretons. Là, il y a égalité et fraternité. Mais comme dans la communauté de Jean, cette égalité parfaite ne concerne que les gens de sa propre communauté. Elle ne bouge pas les places dans la société.
Pour tenir l’égalité et l’amour, pour que ces valeurs ne soient pas contradictoires, le texte de l’épître de Jacques nous invite donc à faire entrer un troisième paramètre : que les gens bougent de leurs places. Le texte nous dit : bouge de là ! Pour le texte refuser les distinctions entre les personnes, ne pas avoir de préférences, ce n’est pas faire comme s’il n’y avait pas de différence. C’est obliger tout le monde à bouger, ceux d’en bas à monter et ceux d’en haut à descendre, pour se retrouver à mi-chemin. Que ceux qui ont plus renoncent à certaines choses – à leur stock options, au système des grandes écoles, vous trouverez d’autres exemples – et que ceux qui ont moins profitent d’un traitement de faveur qui leur permette de monter.
/ Pour que cela soit possible, pour que les pauvres se convainquent qu’ils peuvent monter, que les riches acceptent de lâcher, l’épître fait entrer en ligne de compte un deuxième paramètre. Cela implique aussi que l’on compte différemment. Qu’être riche ou pauvre, ça se compte avec d’autres valeurs de la richesse que celle en cours dans le monde. Et c’est ce que dit le texte. Une autre façon d’être roi. Une autre façon d’être riche. La loi royale dont parle le texte, ce n’est pas celle d’un roi qui aurait tout le pouvoir, pouvoir de vie et de mort sur ses sujets, qui aurait des tonnes d’or et de rubis. La loi royale que cite le texte, c’est " aimez votre prochain comme vous mêmes ". C’est l’amour et un amour qui aime l’autre, pas de manière condescendante, pas par crainte des représailles, mais comme soi-même. Et ceux qui appliquent cela sont les vrais rois. Etre riche, ce n’est plus la richesse de l’or, des diamants, des terres. Dans le texte, être riche, c’est être riche par la foi, être choisi par le seigneur, hériter du royaume. C’est une richesse intérieure, c’est la richesse spirituelle, c’est la richesse d’appliquer les lois qui fait que l’on aide, que l’on soutient, que l’on respecte l’autre. Ce sont alors ces monnaies qui comptent pour être roi, pour être riche. Des monnaies qui ont deux caractéristiques. Elles sont incomptables. On n’arrive jamais à dénombrer, à compter l’amour, la richesse intérieur, la richesse spirituelle. Ces richesses sont incomptables, et elles sont illimitées : il n’y a pas de limites à l’amour, pas de limites à la richesse intérieure ou spirituelle, et il n’y aura jamais assez d’aide donnée aux autres. /
Quand la société est déséquilibrée, l’épître de Jacques nous dit : rééquilibre. Et il nous dit encore : allez plus loin : Apprenez à compter autrement, Apprenez à compter les gens différemment, à dire que tout le monde compte, que ce qui compte vraiment, ne se compte pas du tout. Que lui, plus elle, plus lui, plus elle, ça ne fait pas quatre, Mais l’infini de l’humanité, l’infini